Nuits blanches#8

Mardi 3 Août 10h: De l’importance du nom

Vous êtes bien Monsieur Jackson? Je déchiffre le bracelet rayé d’un code barre qui orne son poignet droit. Jackson Michael? Incroyable! Un silence, le temps de me ressaissir. L’homme allongé sur la table d’opération, devant moi, est bien trop petit, bien trop ventru, bien trop vieux, bien trop moustachu pour être confondu avec l’original. Simple homonyme. Michael- le faux- me regarde droit dans les yeux avec un air qui me dissuade de toute allusion à Michael-le vrai. Je le comprend, au fond , son enfance a dû être un vrai calvaire. Je lui parle comme si l’énoncé de son nom n’avait pas laissé une traînée de silence surpris dans la salle. Au fond, le chirurgien amusé ébauche un moon walk en enfilant ses gants. Quel crétin! Je me saisit de la seringue de propofol et me décide à l’ envoyer dans les bras de Morphée. Le produit laiteux se mélange en mille turbulences au liquide translucide dans la tubulure de plastique puis disparaît sous la peau du bras blanc et poilu. Michael-le faux- ferme sans tarder ses paupières. Un frisson zèbre ma nuque. C’est avec le même produit que Michael -le vrai- a aussi fermé les yeux. Définitivement. La différence se joue à une lettre: Michael – le vrai- n’a pas plongé dans les bras de Morphée mais c’est Orphee qu’il a fait le choix de suivre dans les limbes bien plus profondes de la consience. Une fois les draps bleus tendus, je me retire sur l’écran noir de mon portable, ouvre l’icône notes et pianote d’un doigt distrait tout en réglant de l’autre main l’écran blanc du respirateur.

Nommer, tout un sujet en soit. Dans les lignes déjà écrites on s’emploie à ne surtout pas nommer. À quel moment de l’écriture sera t’il nécessaire de donner un nom? Le personnage fait le nom ou du nom né le personnage ?Et quel nom choisir? Liste non exhaustive des noms avec lesquels je pourrait baptiser mon protagoniste . NB: Les autres personnages sauront attendre. Patrick, Julien , Paul?… Un prénom que j’aime ou que je n’aime pas? J’ai de l’affect pour ce personnage, malgré tous ses défauts: c’est moi qui l’ai crée. Je tape toujours d’un doigt le prénom du chirurgien en train de parader de l’autre côté du drap bleu, l’efface immédiatement : trop cruel …Michael- le faux- dors a point fermés…un homonyme? L’idée me fait sourire… Gervaise à droit à une deuxième chance, elle pourrait faire des études, trouver un bon parti, s’offrir le luxe du féminisme … trop tard pour elle…J’aime l’idée de nommer sans nommer: Pourquoi ne pas l’appeler W.?L’universalité. Suggérer sans imposer. Sortir les personnages ainsi que l’histoire d’un carcan étriqué et leur donner la liberté de se créer.

Mercredi 4 août 16h45: De l’importance du temps

Cachez vous il arrive! A l’étroit derrière la porte je prend soin de bien m’ancrer dans l’instant. C’est très sérieux, on joue. Je prend un air de composition, puis m’élance. Il faut du bruit, des grognements, des pas lourds, une entrée théâtrale, fracassante. Sinon tout est gâché et il faut recommencer. Cela ne dure que quelques minutes, il faut bien prendre garde à saisir chaque détail et à bien être là au présent. Ni derrière la porte ce temps passé n’intéresse plus personne, ni dans le futur. Faculté perdue, je ne suis plus un enfant. Il ne s’agit de presque rien. Le salon est baigné de lumière. Ici un petit pied nu dépasse derrière le fauteuil. Là le rideau bouge très légèrement et le coin d’une étoffe de coton clair est visible a l’angle de la commode. Je me fait silencieux, arpente la pièce, feint l’impatience. Un rire nerveux étouffé. Mélange de joie et de peur maîtrisée. Suivi d’un chuchotement- tais-toi donc il va nous trouver!-Puis le dénouement, bras potelés, cris suraigus de joie, mèches blondes et caressantes, chatouilles et fous rires incontrôlables. Le lieu est familier, le jeu répété des centaines de fois. Pourtant le bonheur est intact. Pure pépite de présent brut. La toucher du doigt me vide de toute énergie. Je m’affale dans le grand fauteuil à côté de la bibliothèque. Comment découper le temps? J’observe la tranche d’un livre. Il y a du temps couché dans la platitude de ces feuilles. Oui mais du temps remodelé: concrètement un instant peu durer des dizaines de pages et un siècle entier se résumer en deux. Je note:

Le temps est primordial. Il y’a tout ce qui se passe avant. Comme le nom, c’est son histoire qui donne de l’épaisseur aux personnages et les fait vivre sur la page. Importance du juste dosage entre suggérer et raconter le passé dans l’instant du roman. Faut il ne rien raconter? Il y a le temps après le récit. Celui là est plus simple: il appartient au lecteur. NB: A approfondir: il me semble que le lecteur n’a pas toute liberté dans l’après… Et puis il y’a le temps dans le récit. Le temps des verbes certes ( foutu bescherrelle) et le temps à modeler. Sensation d’ivresse d’être aux commandes avec toute les fonctionnalités: avance rapide, retour en arrière, pause, et même la fonction shaker. Le tout pimenté d’une salade composée de temps.

Jeudi 5 août 19h: De l’importance du fond

Je touche le fond: ma carte Visa®️ vient d’être avalée dans le distributeur du Crédit Agricole®️ situé dans la galerie marchande de Carrefour®️. Je réprime l’envie de filer un coup de pied à la machine qui me remercie de mon passage: mes Converses®️sont neuves et je risque juste me casser un orteil.. J’ouvre mon sac Lonchamp®️acheté en soldes aux Galeries Lafayette®️ l’été dernier. Je sors un Hollywood ®️parfum menthe polaire de son enveloppe argentée, histoire de garder la tête froide et tire sur la languette autocollante d’un paquet de Kleenex®️…je glisse le carré plié de cellulose directement dans la poche de mon Levi’s®️.Geste inutile au fond: je n’ai pas pas besoin d’un mouchoir. Plus pour ne pas rester les bras ballants et me donner une contenance. Le temps de réaliser que ma Premium®️a bien été avalée et qu’il va falloir aller en informer le type au guichet pour faire un retrait avant de passer à Carrefour®️acheter quelques Knakis®️ et autre Kiri®️ pour faire le dîner des enfants. Le frigo est désespérément vide. Un peu comme moi à cet instant. Je sors mon IPhone®️ envoie Siri®️se faire balader, ouvre les notes et tape avec des gestes un peu trop secs:

Stop!! ceci ressemble à une coupure publicité!on est pas là pour faire du placement produit! Roman, autobiographie , comment appelle t’on les livres nés d’un concept? Concept de fond: la bible est elle un roman d’aventure? Tout le monde ne se prévaut pas de rencontrer un prophète en ce bas monde. Et puis on peut faire du tout aussi passionnant avec de l’anodin et du banal qu’avec du spectaculaire et du grandiose, c’est l’avantage. Et la forme? La forme mérite de s’y arrêter. La forme interpelle la forme surprend. Elle fait sortir le lecteur de sa zone de confort. J’aime cette idée. À explorer…

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