Pôle emploi#4

Dis Sisyphe à quoi penses tu?
-Plein le dos, ras la casquette, n’en jetez plus, la coupe est pleine !
Sisyphe s’assied lourdement a même le sol dur brûlant et peu accueillant du Tartare* ( *Avertissement au lecteur à imagination débridée il s’agit ici bien de l’antichambre de l’enfer et non du plat de viande crue du même nom), porte ses deux mains dans son dos en soutien sur les lombes. Grimace. Sous la peau d’une pâleur maladive ou des deltas de veinules bleues sombres dessinent un parchemin, les muscles secs et encore tendus de l’effort roulent sous ses doigts. Son anatomie que l’on pourrait résumer par le terme hors du commun ne laisse guère deviner le mal qui le ronge.
Il observe l’œil vitreux et le visage inexpressif l’énorme rocher qu’il vient de hisser au prix d’efforts surhumains en haut de la colline d’où il surplombe la scène à présent. Dans un vacarme étourdissant, celui-ci dévale la pente à toute vitesse selon un trajet immuable creusé par son poids dans la roche usée de ses passages successifs. Après plusieurs minutes, il ralentit, puis s’arrête toujours au même point de la plaine désertique en contrebas. Et dire qu’au départ Sisyphe avait tenu un compte précis de ses allers retours. Il avait même secrètement célébré la centième puis la millième de ses ascensions. Fierté inutile de l’ouvrier qui savoure le labeur accompli pour ne pas se décourager devant la masse toujours grossissante des tâches à effectuer. L’espoir, même moribond, est un petit animal qui s’accroche avec ténacité à la vie face à l’usure et au découragement. Cependant, aux alentours de la trois-cent-soixante-dix-huit millième ascension, il avait perdu le fil et tracé une croix sur la conviction un peu folle que sa punition puisse avoir une fin. Paradoxalement, une mélancolie creuse avait alors quelque peu allégé ses épaules. Sorte de lâcher prise libérant son esprit de ce décompte stérile et décourageant.
Il jette un œil morne à l’horizon. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Il n’était pas écrit que Sisyphe à l’esprit vif et aiguisé baisserait les bras. Longtemps après son arrivée il avait protesté, fait grève, s’était entêté et avait cherché par tous les moyens de s’enfuir, de s’évader. Mais Hadès, le patron des lieux ne l’entendait pas de cet œil là. La volonté implacable et la poigne de fer du seigneur des enfers était venue à bout de toute lueur de révolte dans l’œil de Sisyphe. Au loin, les reliefs escarpés et désertique se découpent sur sous le couvercle gris. Il est ici au plus profond de la terre. Il ne sait plus depuis combien de temps. Il n’y a point de jour, point de saison dans le brouillard épais du Tartare. Il s’étire de tout son long tentant de calmer la brûlure qui lui élance les reins. Ses sourcils dessinent une barre sombre sur son front.

Dis Sisyphe, qu’a tu fait pour être aussi durement puni ?
– Cette punition, je ne la mérite pas. De quoi m’accuse t’on au fond?
Sisyphe est un ardent défenseur des droits de ses semblables, les Hommes. Féministe avant l’heure (même si on lui concédera quelques petits écarts de jeunesse), il a fait l’erreur de dénoncer les frasques de Zeus avec le sexe faible, puis a débarrassé l’humanité de la mort. Pas moins. Et c’est ainsi que l’on le remercie? Son esprit trop vif trop aiguisé est une insulte à celui des dieux embrumé par l’ambroisie là-haut sur l’Olympe. C’est pour ça qu’on l’a placé là au plus profond des enfers et condamné à la tâche la plus ingrate et la plus aliénante qui soit. Hisser sur son dos ce maudit caillou. Infiniment. Qui n’a de cesse, à peine le sommet atteins, de repartir en arrière pour dévaler la pente. Infiniment

Dis Sisyphe, es tu seul à affronter ton destin ici bas?
Un cri atroce fait écho à la question
Sisyphe n’est pas seul dans cette infâme geôle. Au nord, ses compagnons d’infortune…Ixion et Tantale ont depuis longtemps perdu la tête. Il suffit de les écouter hurler. A vous retourner les viscères! Il ne leur envie pas leur sort. Attaché sur une roue enflammée ou condamné à la faim et la soif perpétuelle avec pour vous narguer de l’eau bien fraîche jusqu’au cou qui s’écoule et disparait lorsqu’on se baisse pour la boire et des fruits délicieux que le vent souffle hors de portée lorsque l’on cherche à s’en saisir. Tout bien pesé Hadès s’est montré dur mais juste: Ixion aveuglé par ses pulsions et Tantale le traître prêt à tuer son fils puis à en nourrir les dieux pour dissimuler ses fautes sont des criminels. Lui, n’a pas commis de tels péchés. Il préfère, et de loin! promener à l’infini son petit caillou! Il redresse la tête, passe sa main gauche sur ses cervicales dont le mouvement lui déclenche comme un éclair divinement douloureux dans le bras droit. Son cœur s’emballe sous l’effet de la décharge et il cherche un instant, hoquetant en grosses inspirations bruyantes, à reprendre son souffle. Ainsi dressé, il aperçoit, tout au fond, les dieux et demi dieux punis. Les têtes monstrueuses des titans errent juste sous le plafond bas des nuages. Parmi eux, Atlas semble enchaîner quelques entrechats ployant sous la charge du monde posé en équilibre instable sur ses épaules. Le rocher de Sisyphe semble minuscule à côté…. Il avait pu croiser peu après son arrivée un de ces colosses. Sisyphe pourtant grand et massif culminait tout au plus au niveau de la malléole du géant. Il avait vite saisit qu’ils ne jouaient tout simplement pas dans la même catégorie…Il avait bien essayé, à cette occasion de faire un brin de conversation… Cependant, il avait eu beau s’époumoner, articuler, simplifier, reformuler: il n’avait obtenu en retour que quelques grognements inintelligibles. Ces géants avaient beaux être les divins frères de Chronos lui même père de Zeus, Dieu parmi les dieux, cela ne les rendait ni intelligents ni raffinés. Les monstruosités physiques de leurs frères, les Cyclopes laissaient aisément imaginer les traces indélébiles de la consanguinité sur leur cerveaux primitifs…
Sisyphe se désespère, l’enfermement est rude, la punition propre a vous faire perdre la tête mais tout cela ne serait rien s’il pouvait partager un peu de chaleur humaine avec ses semblables. Il avait songé, et plus d’une fois, à se laisser choir sous son rocher et mettre fin à tout cela… Sans jamais en trouver le courage.

Dis Sisyphe, qu’est ce qui pourrait soulager tes épaules?
Une mélodie se fait entendre plus à l’ouest. Des voix féminines parviennent à l’oreille de Sisyphe. Il se tend pour apercevoir en bas, tout en bas, dans un sillon creusé dans la roche sombre, l’éclat scintillant d’un torrent à l’eau tourmentée et bouillonnante. De son contact avec le sol des enfers naissent d’immenses volutes de vapeur d’eau qui s’envolent en tournoyant. Le spectacle est presque beau. Mais ce qui serre le cœur de Sisyphe à cet instant c’est une longue chevelure blonde qui se dégage du nuage, suivie de près par des dizaines d’autres- cinquante très exactement- formant des aplats ondulants du plus sombre des bruns au plus aveuglant des blonds en passant par toutes les teintes flamboyantes de roux. Les Danaïdes, très légèrement vêtues d’une étoffe de lin claire laissant savamment deviner là un coin de peau laiteuse, ici une cheville nerveuse, se dirigent vers le torrent où elles remplissent tour à tour une jarre de terre cuite puis repartent vers un immense tonneau situé quelques dizaines de mètres plus loin où elles se penchent à nouveau pour y verser leur eau. Tout comme le rocher de Sisyphe dévale infiniment la pente, l’eau s’écoule par en dessous du tonneau. Infiniment. Un pincement étreint non plus les vertèbres mais le cœur de Sisyphe: leur beauté époustouflante renforce le sentiment de pitié et d’injustice qu’il ressent à chaque fois qu’il se penche pour les observer. Qu’ont elles fait pour mériter cela: refuser les noces arrangés par leur père avec leurs propres cousins? Tout cela est si injuste…

Alors Sisyphe au fond des enfers, pour la première fois et la dernière entrouvre ses lèvres et surpris par le timbre de sa voix qu’il avait oublié s’adresse à qui voudra l’entendre: Oui c’est cela que je souhaite. Rien de plus rien de moins. Une vie normale. J’irais trouver les Danaïdes. Nous pourrions, faute de pouvoir sortir un jour d’ici, tromper un peu l’ennui, parler de tout, de rien, du ciel gris, de l’eau tumultueuse. Nous pourrions envisager un avenir ensembles. Peut être aller jusqu’à construire un abri pour goûter à un brin de repos. Nous nous aventurerions jusqu’au limbes du Tartare et convaincrions Atlas de se joindre a nous. Son numéro d’équilibriste nous divertirait. Oui, nous pourrions même en faire un spectacle. Venez voir le spectacle du colosse Atlas dansant sur la mélopée délicate des Danaïdes. J’imagine déjà l’affiche. Peut être qu’Hadès lui même y prendrait goût! Ces jeunes filles sont d’une beauté sans pareille et elles ont une éducation. Cela se voit d’ici rien qu’à leur façon de se tenir. Elles doivent connaître les arts de la danse on a dû leur apprendre à tenir un foyer… Je pourrais peut-être en demander une pour épouse murmure t’il les joues rosies et les yeux baissés. La petite brune aux courbes pleines me plairait, en seconde noce. Sisyphe et ses Danaïdes au Cabaret de l’enfer! De quoi faire oublier à Orphée son Eurydice!

Les rafales de vent brûlant lui renvoient ses paroles. Ses vertèbres oubliées un instant se rappellent douloureusement à lui. Sisyphe soupire et les yeux secs mais vides, descend d’un pas las et le dos déjà courbé vers son rocher en contrebas.

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