Fragments

Jeudi 17 Novembre


Je vais mourir. Comme tout le monde. A la nuance près que dans mon cas c’est imminent. Je sens peu à peu mes forces me quitter. Avant la fin du mois. Je le sais. J’ai été admise à l’hôpital hier. Ce mot m’a fait sourire. Admise comme le jour du baccalauréat. Mes résultats doivent être bien mauvais pour être admise en soin palliatif. Le service des causes perdues. Ici point de guérison à espérer. Ici on vous accompagne. Mais peut on être réellement accompagné vers l’expérience la plus solitaire de la vie ? Tiens c’est une question qui ferait un bon sujet de philo au bac…
Ils m’ont donc enfermée hier dans cette chambre qui m’est inconnue. C’est Paul qui est venu m’annoncer la nouvelle alors que j’étais assise sous la véranda où j’aime tant à observer mes pensées (les fleurs bien entendu). Il n’était pas fier. Je l’ai entendu au son de sa voix lorsqu’il m’a dit, presque en s’excusant, qu’on allait devoir m’hospitaliser car cela devenait de plus en plus difficile de me garder à la maison. Je me suis tout d’abord demandé qui pouvais bien être ce on si évasif et si Paul en faisait partie. Suite à quoi il a énoncé tout un tas de bonnes raisons pour lesquelles il n’était plus possible que je reste chez moi. Je ne l’écoutais alors déjà plus. C’est là, je crois bien, en regardant les minuscules pétales ciselés de mes pensées que cela m’a traversé l’esprit : j’ai su que j’allais mourir. Je n’ai opposé aucune résistance, c’était bien assez dur pour Paul. Je lui ai juste demandé une faveur : aller chercher le petit carnet à la couverture de cuir qu’il m’avait offert pour mon anniversaire et mon stylo à plume. Je gardais ce carnet spécialement pour cette occasion, et le bruit de la plume qui crisse légèrement sur le papier granuleux est la seule chose qui puisse m’apporter encore un peu de réconfort.

Vendredi 18 Novembre


J’ai été interrompue hier par la visite du médecin du service. C’est un homme plutôt grand, d’âge moyen. Son crâne, dégarni en son centre, laisse entrevoir une peau blanche et lisse qui luit d’une façon assez inhabituelle. Je me suis retenue de lui demander s’il se passait une sorte de crème ou d’huile pour protéger cette extrémité vulnérable. Il a pris milles précaution pour ne pas m’inquiéter inutilement, s’est montré très doux. Il a soigneusement évité d’utiliser dans son vocabulaire tout ce qui pouvait se rapprocher de près ou de loin aux notions de mort ou de fin de vie. Après m’avoir examinée- question de principe- nous avons parlé de mes pensées (les vraies cette fois). J’ai moi aussi volontairement omis de lui parler de ma mort. Je ne voulais pas qu’il se soit donné autant de mal pour rien.

Samedi 19 Novembre


Jaune. Tout est jaune ici. Du sol d’un brun très clair jusqu’au mur peint d’un jaune moutarde en passant par les rideaux.
Je n’aime pas le jaune.
Ma maison me manque. Mes bibelots, mes tapis et mes pensées. Surtout le grand buffet de bois sombre que je tiens de ma mère où je range soigneusement mes mouchoirs pliées et repassées en trois tas de taille identique. C’est idiot mais je me demande ce que Paul va faire de tout ça ? Les mouchoirs ne l’intéressent pas, pour sûr. Il fait comme tout le monde aujourd’hui. Le tout jetable. Les mouchoirs en papier, à peine utilisés, que l’on jette sans plus d’égard. Mais mes mouchoirs, j’y tiens. Certains ont même été brodés par ma grand-mère. Ceux là ils ont une histoire, même si cette histoire est minuscule, ridicule et pas vraiment palpitante. C’est une histoire quand même.

Dimanche 20 Novembre


Aujourd’hui j’ai eu la visite d’Eugénie. J’ai tout de suite su qu’elle savait. Ça ne trompe pas : les yeux légèrement rougis que l’on met sur le compte des allergies (le pollen en Novembre ? A d’autres…), le sourire trop franc, la voix qui déraille trop haut dans les aigus pour ne pas pleurer. C’est curieux, depuis que l’on se connaît avec Eugénie, on a pris l’habitude de tout se raconter. Le bon comme le mauvais. La seule chose dont on ne parlera jamais entre nous c’est de ma mort. Pourtant cela ne m’aurait pas dérangé d’en parler, peut être même rassuré un peu. Mais je n’ai pas voulu lui faire de peine alors nous avons parlé de tout et de rien- surtout de rien- avec ses yeux rougis et sa voix un peu trop aiguë.

Lundi 21 Novembre


Je me demande qui va bien lire ce carnet une fois que je ne serais plus là. C’est la seule chose qui éveille encore un peu de curiosité en moi. Paul ne le lira pas, du moins pas tout de suite. Il n’a jamais su gérer son chagrin. Peut-être est-ce cette infirmière qui s’occupe de moi. Cela me plairait. Je lui ai demandé son nom le premier jour où je l’ai rencontré. Louisa, elle s’appelle Louisa. Nous n’avons pas échangé d’autres paroles, hormis ce qui relève du strict nécessaire. C’est avec les yeux que nous avons dialogués. D’un regard je lui ai demandé si j’allais mourir. Et d’un regard c’est la seule qui a eu le courage de me répondre. J’aime observer ses cheveux sombres séparés d’une raie blanche régulière lorsqu’elle se penche pour m’aider à me lever. Oui j’aimerais bien que Louisa puisse lire ce carnet. Je vais le ranger dans le tiroir de ma table de nuit pour qu’elle le trouve.

Mardi 22 Novembre


Je voudrais sortir d’ici, je voudrais qu’il en soit autrement, je voudrais pouvoir faire d’autres choix suivre d’autres chemin, je voudrais ne pas mourir dans cette chambre, je voudrais ne pas mourir tout court, je voudrais pouvoir ouvrir cette fenêtre, je voudrais pouvoir m’élancer dans les airs, je voudrais choisir le moment de ma mort, je voudrais avoir encore un peu de temps, je voudrais que cette fenêtre n’ai pas de rideaux, je voudrais que ces rideaux ne soient pas jaunes, je voudrais ne pas être malade, je voudrais vivre….
Ce soir il m’a semblé apercevoir, brouillée par les lumières de la ville, la traine dorée d’une étoile filante… Il est bien tard à présent et j’attends patiemment. Rien ne se passe.

Mercredi 23 Novembre


Le médecin est revenu me voir aujourd’hui. Je veux dire seul à seul, bien après le grand cortège de la visite quotidienne où les petits étudiants vêtus de blancs et de sabots de plastique colorés se tiennent au garde à vous. Ce spectacle m’amuse beaucoup. Lorsque le médecin les désigne pour répondre à ses questions, ils balbutient une réponse sans me regarder cherchant silencieusement du regard une aide de la part de leurs petits camarades trépignant de donner leur réponse à leur tour.
Mais je m’égare…
Donc le médecin est revenu me voir. Il a, cette fois encore, évité de prononcer le mot interdit. Il a eu bien du mal. Je voyais qu’il peinait, maniant non sans hésitation la paraphrase et la métaphore. Alors je l’ai un peu aidé, j’ai plaisanté et même rit. Puis je l’ai congédié sous prétexte d’être fatiguée. J’ai bien vu au travers de mes paupières mi- closes le regard qu’il m’a jeté avant de sortir de la chambre. Il me disait merci.

Jeudi 24 Novembre


Liste de ce qu’il me reste encore à faire avant de …
– Rassurer Paul
– Ecrire à Eugénie pour lui demander de récupérer mes mouchoirs et d’arroser mes pensées
– Déposer ce carnet dans le tiroir de ma table de nuit

J’ai beau me creuser la tête je ne vois rien d’autre à faire. Pourtant cette liste est ridiculement courte. Est ce le signe d’une vie heureuse ou ratée ? Je ne saurais trancher….

Vendredi 25 Novembre


Aujourd’hui je suis trop fatiguée pour écrire.
Le petit carnet de cuir me semble peser des kilos sur mes cuisses et la plume est décidée à ne pas tenir entre mes doigts.

Samedi 26 Novembre


Ce matin j’ai commencé à disparaître. Où du moins ai je compris cela : on ne meurt pas d’un coup, totalement, mais par petit bout par fragments qui se détachent de nous imperceptiblement…
Peut être depuis l’instant de notre naissance…
De ses fragments il ne m’en reste que quelques uns. Il me semble que ce carnet de cuir contient les derniers.

Oui, ce matin j’ai commencé à disparaître.

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