Stand by me

Je le croisais toujours dans l’ascenseur le matin lorsque je partais au travail. Je n’y tenais pas particulièrement. Il faut bien avouer que l’ascenseur de notre résidence était microscopique et que j’aimais à profiter librement de chaque centimètre carré d’aisance avant de me jeter dans l’atmosphère bondée et surchauffée du métro. Ce trajet mettait déjà bien assez à mal mon dégoût pour la promiscuité, balloté en rang d’oignons avec des inconnus pendant près d’une heure jusqu’à arriver rue d’Oberkampf aux bureaux de la rédaction.
J’avais bien essayé de partir quelques minutes plus tard et avais même trouvé le courage de me lever dès potron minet pour avancer mon départ de presque une heure.… Mais rien à faire : au moment précis où je glissais ma clé dans ma porte avant de partir, mon voisin faisait irruption bruyamment sur notre palier commun. Je le soupçonnais alors fortement de m’épier.
Monsieur Joubert- parce que tel était son nom écrit en lettres majuscules un peu penchées sur la boite aux lettres à côté de la mienne- ne manquait jamais de m’invectiver de sa voix aigue et nasillarde d’un « Bonjour voisin ! » auquel je répondais d’un grognement d’ours espérant secrètement le voir reculer d’effroi dans son appartement et refermer la porte en tremblant, miracle qui, bien sûr, ne se produisait jamais. C’était un homme d’âge certain quoique indéfinissable, retraité, vivant seul avec son chat, énorme spécimen de la race des félins de gouttières qui s’échappait régulièrement sur le palier et venait gratter et miauler désespérément derrière ma porte comme si l’idée de retourner cohabiter avec son maitre lui était insupportable. Tous les matins donc, monsieur Joubert se précipitait d’un pas alerte qui contrastait avec son âge avancé sur l’ascenseur dont il me présentait la porte grande ouverte, coupant court à mes velléités de le contourner pour emprunter l’escalier. Je me tassais, boudeur, au fond de la cabine dont l’éclairage blafard et agressif du plafonnier me faisait regretter de ne pas être resté dans mon lit, lui tournais partiellement le dos, façon pour moi de lui signaler ma mauvaise humeur matinale et le dissuader de m’adresser la parole. Face au miroir, j’avais alors quelques secondes pour l’observer. Il se tenait légèrement vouté, le menton bas et les yeux mi-clos. Par tous temps, il portait un pantalon de flanelle de couleur taupe, terne et terriblement démodé, ainsi qu’une chemise à la propreté douteuse dont je ne pouvais m’empêcher de remarquer l’encolure au rebord marqué de traces jaunâtres. Ses mains jointes devant son ventre proéminent étaient larges et manquaient de raffinement. Les phalanges épaisses courtes et ridées se terminaient sur des ongles coupés grossièrement au carré et bordé d’un liseré sombre de crasse. Il émanait de lui une odeur doucereuse de transpiration mélangé à une note d’urine et d’alcool qui me faisaient retenir mon souffle lorsque les effluves en arrivaient jusqu’à moi, remuées par son bras droit qu’il levait pour appuyer sur la touche du rez de chaussée. Une fois arrivés en bas, je bouillais d’impatience durant le temps infini qu’il mettait à ouvrir la lourde porte et bondissait, tel un diable hors de sa boite vers la sortie de l’immeuble. Je ne me suis jamais demandé une seule fois quelle pouvait être la suite de la journée de Mr Joubert ni ce qu’il pouvait bien faire à cette heure matinale. Cela ne m’intéressait pas et m’agaçait même de penser que son manège n’avait probablement pour unique but que chercher un peu de chaleur humaine. Nous n’avons, au fil de toutes ces secondes cumulées passés si proche l’un de l’autre dans le huis clos de la cabine d’ascenseur, jamais échangé un seul mot. Je crois que je lui en voulais, au fond, de me renvoyer dans le miroir le reflet difforme de mon indifférence.

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