Ceci est un fait

Le fait que je suis ton fils et que tu es ma mère, le fait que ce lien est irréversible, irrévocable, inscrit à l’encre noire boucles profondes et déliés reliés dans le petit carnet blanc de l’état civil, le fait que c’est ton visage que je connais le mieux, le fait que je le cherche des yeux avec avidité quand tu sors de la pièce où je me trouve, le fait que j’aime à le voir s’étonner, grimacer, rire, pleurer, et puis rire, le fait que tu n’es que sourire, le fait que tes yeux rayonnent quand tu viens me chercher au fond de mon petit lit quand tu te courbes pour changer ma couche, le fait que ma couche soit en plastique, le fait que tu ne trouves ni la force ni le courage d’utiliser des couches lavables, le fait que les biens pensants nous jugent, le fait que ces biens pensants n’ont pas, eux, le nez dans les couches sales, le fait que l’industrie du plastique est cotée en bourse, le fait que ces biens pensant boursicotent, le fait que ce plastique sera jeté dans la nature, le fait que la nature, elle, n’est pas cotée en bourse, le fait que Nasdaq, le CAC 40, le Dow Jones ne sont pas des noms de conifères, le fait qu’on leur confère beaucoup plus d’importance que les cèdres centenaires, le fait que c’est ainsi, que l’on ne peut rien y faire, le fait que nous polluons la nature, le fait que ma couche sale va exister pendant des centaines d’années, peut être plus longtemps que les cèdres, le fait qu’elle me survivra, le fait que c’est stupide d’être , au fond, bien plus éphémère qu’une couche sale, le fait qu’elle sera brassé et ressassé par les vagues, le fait que des dizaines de petites tortues vont mourir étouffés par le plastique de mes couches sales, le fait que cela est un peu de ma faute et beaucoup de la tienne, le fait que je ne peux pas t’en vouloir, le fait que personne ne peux t’en vouloir, le fait que celui qui n’a jamais péché nous jette la première pierre, le fait que ce type n’existe pas, le fait que ces tortues n’existeront bientôt plus non plus, peut être avant que le plastique ne soit plus, le fait que des milliers d’espèces ont disparu de notre planète comme le yéti en haut des montagnes ou le dodo dans les îles, le fait que le yéti n’est qu’une légende, le fait que c’est juste une histoire que l’on se raconte pour avoir peur, le fait que le dodo lui non plus n’a peut être jamais existé, le fait qu’on a tout intérêt à croire que la théorie du complot est un complot, le fait que tu me chantes dodo l’enfant do pour m’endormir, le fait que les comptines et les contes ne parlent jamais de la vraie vie, le fait que rien ne nous prépare à la violence de cette vie, le fait que l’homme est un loup pour l’homme, le fait que le loup ne triomphe jamais complètement, le fait que le petit chaperon rouge n’en fait qu’à sa tête, le fait que les trois cochons sont des sadiques, le fait que les petits chats sont trois aussi, le fait que le chapeau est de paille et précède le paillasson, le fait que cette chanson n’a pas de sens, le fait qu’elle est sans fin, le fait que c’est énervant, le fait qu’il serait plus juste que tu me chantes la mort de ces dizaines de petites tortues, le fait que tu ne veux pas y penser, le fait que si tu y pensais cela t’étoufferais te paralyserais, le fait que tu n’es pas parfaite, le fait que personne n’est parfait en ce bas monde, le fait, qu’on le veuille ou non, rien que le fait d’exister pousse ces tortues vers leur destin cruel, le fait qu’au fond on y peut pas grand chose, le fait qu’en réalité je n’ai pas vraiment conscience de tout cela, le fait que j’ai conscience d’avoir faim d’avoir froid d’avoir peur, le fait que c’est déjà bien assez dur pour moi de gérer toutes ces émotions nouvelles et inédites, le fait que j’ai choisi de les classer en deux , le fait que de voir le monde de façon binaire c’est ce qu’il y a encore de plus simple, le fait qu’il y a d’un coté les méchants, le loup, l’ogre et le dragon, le fait que de l’autre se tiennent les gentils, le chaperon, Pierre et les cochons, le fait qu’il y’a le bien le bon et l’agréable ton sein chaud , le lait chaud qui coule de ton sein chaud, le linge frais que tu passe amoureusement sur mes fesses, le fait est qu’il y’a le mal le mauvais et le désagréable, la douleur de cette dent qui vient percer sur ma gencive, le coup de vent glacial qui passe sur mon crâne, le fait que cela serait trop simple si le noir et le blanc suffisaient, le fait que je n’ai jamais rien vu de plus beau qu’un arc en ciel, le fait qu’il faut nuancer tout ça, le fait qu’il y a toi, le fait que tu est le centre du monde, le centre de mon monde, le fait que tant pis pour les petites tortues, le fait que seul mon sort m’importe au fond, le fait que je t’en veux, le fait que je ne t’en veux même pas pour les tortues, non, le fait que je t’en veux parce que tu m’a condamné à vivre, le fait que je n’ai pas même eu droit de protester, le fait que personne ne se soit donné la peine de me demander mon avis, le fait que tu n’ai pas choisi tout cela et que je n’ai pas eu le choix de tout cela le fait que tu n’ai pas protesté, crié que tu ne te sois pas indigné, le fait que tu ai accepté que l’on m’ôte de ton ventre, le fait que j’aurai préféré mourir plutôt que de me séparer de ton enveloppe charnelle bercé par le doux bruit des battements de plus en plus ralentis de plus en plus faibles de mon cordon ombilical, le fait que tout bien réfléchi je ne souhaite pas mourir, le fait que j’aurai voulu que ce soi toi qui meures en me donnant la vie, ta vie, le fait que je te déteste, je te hais d’être toi et de n’être que toi et de m’avoir fait moi rien que moi, le fait que tu as choisi mon prénom, le fait que je ne l’aime pas, le fait que nous nous connaissons si peu, le fait que nous sommes condamnés à nous côtoyer éternels étrangers vivant sous le même toit, le fait que mon premier désir ai été de chercher avidement de mes lèvres entrouvertes le goût éternel de ton sein blanc et sucré, le fait que ma dernière pensée, juste avant de rendre mon dernier souffle, sera pour toi, le fait que tu t’oublies en moi, pour moi, le fait que tu cesses d’exister que tu taises tous tes désirs pour satisfaire les mien, le fait que le temps passe trop vite, le fait que tu voudrais bien que je me taise pour que tu puisses enfin te reposer, le fait que tu es folle d’inquiétude quand tu ne m’entends plus, le fait que cela semble si facile pour toutes ces femmes dans les magazines, le fait qu’elles n’ont pas de cernes, le fait qu’elles sont toujours bronzées, coiffées et maquillées, le fait qu’elles ne perdent jamais pied, le fait que tu t’en veux de penser cela, le fait que tu t’en veux de t’en vouloir, le fait que tu voudrais être plus indulgente avec toi même, le fait que tu n’es pas parfaite, le fait que personne n’est parfait en ce bas monde, le fait que toutes ces femmes sur papier glacées n’ont pas, elles, le nez dans les couches sales, le fait que tu te demandes si tu es vraiment capable d’être mère, le fait que tu t ‘es peut être trompée, le fait que tu voudrais parfois revenir en arrière, le fait que pour rien au monde tu reviendrais en arrière, le fait que l’on ne nait pas mère, le fait qu’on le devient, le fait que nous ne faisons qu’un,
Le fait que je t’aime, le fait que c’est un fait et qu’il en sera toujours ainsi.

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