Sans plomb

1

Il s’assoit sur le siège de la voiture. Bruit mat de la portière qui se referme. Il ne supporte pas le bruit creux des plastiques bon marché. Il a toujours eu des voitures de luxe. Jaguar, Mercedes, à la limite BMW. Il préfèrerait marcher que de s’asseoir dans une Peugeot. Le pare brise forme comme un cadre de carbone sombre : quartier huppé,imposantes propriétés et pelouses entretenues au cordeau. Il active l’ouverture du toit ouvrant. Chuintement délicat. Soupir d’aise. Tout est en ordre. Il chausse ses Ray ban et pose ses deux mains bien à plat à 10h10 sur le volant de cuir grainé. Il aime être précis, pas une minute de plus ni une minute de moins.

2

Il s’assoit dans sa voiture, s’étonne d’être encore surpris par le léger déséquilibre que procure le siège trop bas, renforcé par la sensation de s’enfoncer dans le fauteuil de cuir usé par les années. Ça grince de partout. Cadeau de son père qui s’est lui même tué en voiture – pas celle là, l’autre qu’il avait racheté pour pouvoir offrir celle là justement à son fils- deux jours après lui en avoir fait cadeau, deux jours après ses dix huit ans. Pourquoi s’oblige t’il à penser à ça à chaque fois qu’il s’assoit ici ? c’est stupide et morbide… La morsure du siège brûlant lui tire une grimace de douleur. Comme une marque au fer rouge sous les cuisses là où son short de foot ne protège pas la peau fine et blanche. La voiture est restée en plein soleil à côté du stade. Il décide de patienter un petit moment avant de toucher le volant qui doit être lui aussi brûlant.

3

Il s’assoit sur le siège de la voiture. Journée de travail terminée. Il est dix neuf heure. Les badauds sortent sur le boulevard à l’angle. Allure fantomatique, presque flottants, une fumée blanche s’échappe de leurs lèvres entrouvertes. Crépuscule d’hiver. Tôt et court. Il frissonne. Il est épuisé. Il va rentrer et s’effondrer jusqu’à demain. Ferme les yeux. Il s’endormirait presque dans le silence hermétique de l’habitacle.

4

Il s’assoit sur le siège du camion. Il faut se hisser sur la petite marche puis, une fois installé au volant, sensation un peu grisante de dominer les autres véhicules. Curieux de ne pas avoir de rétroviseur central. Comme s’il ne pouvait pas regarder vers l’arrière. Il sourit : il n’est pas superstitieux mais ce détail il le trouve drôlement symbolique. Derrière lui, toutes ses affaires de sa vie d’avant sagement rangées et calées par des couvertures à carreaux. Sa vie n’a jamais été aussi propre et ordonnée qu’à l’arrière de ce camion. Il tourne la clef de la main droite pour allumer le contact. Ce déménagement sera un nouveau départ.

5

Le soleil n’est pas levé. Il tape ses bottes sur le bas de caisse. La droite d’abord puis la gauche. Il s’assoit sur le siège de la voiture. Ça sent un peu la terre et la poussière. Ses mains sont sales. Sous ses ongles un trait de terre forme un demi cercle noir. Son dos se rappelle douloureusement à lui alors qu’il étend la jambe gauche sur la pédale d’embrayage. Les muscles de ses avants bras sont encore chauds d’avoir chargé à l’arrière toute une cargaison de légumes qu’il part vendre au marché. L’aube arrive. Il est temps de partir. La fraîcheur matinale dessine un chapelet de rosée sur le pare-brise.

6

Quarante-huit heures qu’il n’a pas fermé l’œil. Il s’assoit au volant du véhicule de location, un SUV qui sent le plastique neuf. Un sapin bleu ciel odorant pend au rétroviseur. Son regard glisse jusque sur la banquette arrière. Les enfants excités par le vol-ils n’ont pas fermé l’œil- et par les vacances à venir se chamaillent bruyamment. Il soupire. Pas la force de leur dire de se taire. A sa droite sa femme dissimulée derrière ses lunettes de soleil somnole déjà. Il abaisse le pare soleil pour vérifier que la carte grise est bien là. La jeune étudiante qui leur a remis les clefs à l’agence de location a un décolleté vertigineux. Elle a surpris son regard et l’a gratifié d’un sourire hésitant entre pitié et compassion. L’année prochaine il faudra qu’il se trouve un dossier urgent à traiter au boulot. Commande de dernière minute. Les vacances en famille c’est l’enfer.

7

Aujourd’hui est un grand jour. Ses mains tremblent en ouvrant la portière. Il se sent engoncé dans sa chemise. Il a longuement hésité ce matin : un tee shirt confortable où sa chemise blanche des grandes occasions. Il regrette à présent. Il s’assoit gauchement au volant de la voiture. Réglage du siège. Profondeur hauteur. Puis du volant. Idem. Rétroviseur central puis latéraux. Tout cela dans un silence de plomb. Il a l’impression que l’on entend ses paumes moites qui collent au volant et les gouttes de sueur qui perlent à son front pour aller s’écraser sur ses cuisses. C’est quand vous voulez ! Il sursaute très légèrement à la voix grave de l’examinateur assis a à sa droite. Il n’ose pas le regarder. Il ne peut plus reculer à présent. Pourtant il est si stressé qu’il aimerait s’enfoncer dans le siège jusqu’à disparaître pour que personne n’entende les battements trop rapide de son cœur.

8

Il se glisse sur le siège de sa voiture. Soixante dix kilos, son poids de forme. Il monte sur la balance tous les matins. Pas de place au laisser aller. Un kilo de trop et il risque fort de ne plus pouvoir se faufiler dans le cockpit. La chaleur est étouffante. Il quitterai volontiers sa combinaison et son casque. La piste au départ dégage des effluves d’essence et de bitume surchauffé . Il réajuste ses gants de cuir d’abord la main droite puis la main gauche. Toujours. Les vrombissements des moteurs font trembler le sol sous ses pieds. Tous ses muscles sont tendus vers la piste comme le coureur au départ du cent mètres. Un rectangle en vichy noir et blanc s’agite au travers de ce mirage.

9

Il s’assoit sur le siège de sa voiture. Il est en retard. Un coup d’œil rapide dans le rétroviseur. Un coup de langue sur son index gauche. Un coup d’index pour aplatir cette mèche rebelle. Pas le temps. Dans le même temps de sa main droite : ceinture bouclée, clé tournée dans le démarreur, première vitesse enclenchée, gestes automatiques dont il n’a presque pas conscience. Le temps qu’il réalise être monté dans sa voiture il est déjà sur la contrallée. Vingt kilomètres heures au dessus de la vitesse autorisée.

10

Il s’assoit dans sa voiture. Petit coin de quotidien, petit coin de paradis. Le ciel est sans nuages. Il tourne le bouton de la radio. Grésillements puis la voix un peu nasillarde de Lou Reed. Il est pleinement lui, entier. Le volant comme le prolongement de son propre corps. Il démarre lentement en relâchant la pédale d’embrayage le plus délicatement possible. Point de patinage. Un point c’est tout. Il ira là où sa voiture le portera.

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