Grand écran

Ils se connaissent à peine, se sont donné rendez-vous à 16 h 30 au cinéma de l’angle.

Lui est déjà là, rasé de frais, chemisette en lin fraiche sur sa peau qui apaise le feu de son eau de toilette — il en a peut-être un peu abusé — Incendie qui se propage depuis la base de son cou, juste à la naissance du col, qu’il a repassé avec beaucoup d’application. Il ne tient pas en place. Balance de la jambe droite sur la gauche, puis à droite et de nouveau à gauche. Regards fébriles à droite et à gauche, puis à droite et de nouveau à gauche.

Elle descend du bus. La chaleur l’écrase sur le bitume — pourquoi a-t-elle mis cette robe en flanelle ? Elle a voulu être belle, elle sera juste en sueur — marche avec entrain. Elle vient ici depuis qu’elle est enfant, a vu les transformations successives du vieux bâtiment. L’enseigne de fer rouillée a depuis longtemps été démontée et remplacée par un bandeau lumineux où défilent les films à l’affiche. Les présentoirs métalliques où l’on pouvait, en passant, se servir d’un petit dépliant présentant le programme de la semaine sont maintenant remisés dans la cour à l’arrière, inutiles. Pourtant aujourd’hui elle n’est pas dans l’attente de la légèreté insouciante d’un instant de fraicheur. Aujourd’hui est différent. C’est imperceptible mais ses pupilles s’agrandissent lorsqu’elle l’aperçoit là-bas sur le trottoir.

Lui n’aurait jamais pensé que ça puisse faire autant mal un battement de cœur. Un battement qui vous monte à la gorge, qui se bloque là et ne veut plus redescendre. Le sang qui vous alourdi la tête et les pommettes qui vous brûlent.

Elle le salue d’un effleurement de lèvres vermillon sur sa joue. Ça pique un peu. Le cœur s’emballe- trop vite, je t’en prie : galope un peu moins vite — il s’est fait beau. Ils ont rendez vous dans le noir le plus total. Pourtant il s’est fait beau. Pour elle.

Lui prend deux places. S’il vous plait, pour la séance de 17h. L’homme derrière son panneau de verre semble somnoler. Son visage est lunaire. Deux minuscules sphères dont on ne sait si elles sont entrouvertes ou tout simplement closes sont visibles derrière des verres d’une épaisseur stupéfiante. On ne saurait se prononcer sur les conséquences de la carence chronique de lumière et l’obscurité dans laquelle il se terre. Ni jusqu’à quels extrêmes elles ont pu modifier son apparence. L’homme semble d’un caractère doux et spontanément sympathique. Il les gratifie d’un léger signe de tête lorsque ses doigts courts et épais déchirent dans un doux bruissement les deux rectangles de papier vert pastel avant de les glisser par la minuscule ouverture pratiquée en bas de la vitre qui les sépare. Cet homme est un avant goût du lieu où ils s’apprêtent à pénétrer. Onirique. Tu sais ici tout est rêve, comme quand on jouait enfant, pour de faux. Tu te souviens ? Tu veux du pop corn ? Non je ne veux pas m’encombrer d’inutile. Je veux pouvoir laisser mes rêves venir à moi dans le silence et l’immobilité la plus totale.

Elle s’engouffre dans le couloir sombre. Moquette au sol, moquette au plafond, moquette sur les murs. L’odeur de poussière pique un peu. Il fait frais. Elle sent sa présence chaude, pleine, qui irradie dans son sillage. Juste là derrière sa colonne vertébrale. Un frisson cours sur le dos de ses avants bras. Il l’effleure pour lui ouvrir la porte de la salle numéro un. Le frisson se transforme en électricité comme un minuscule orage qui explose sous la peau de son bras.

Lui choisit deux places, au fond, sur le coté. Le contact du velours usé rafraichi par la climatisation crée comme une couche supplémentaire de fraicheur dans son dos où s’interpose le tissu de lin de sa chemise. Il ne sait pas trop quoi dire. Il a peur de paraitre idiot. Alors il fixe avec un peu trop de concentration l’écran devant lui. C’est un rectangle blanc. Cependant on ne peut pas dire qu’il soit tout à fait blanc. Il irradie et rayonne sa propre lumière. Rassurante. Tout, autour, est sombre. Sur la tapisserie d’un autre âge, les enceintes semblent avoir poussées comme des champignons noirs, à intervalles réguliers. L’ambiance est là : on est pas tout à fait dans une forêt sombre et effrayante, plus vraiment au bord d’une plage de sable fin, pas encore là haut au milieu des étoiles. Il se sent prêt à se laisser emporter vers ce nouveau rêve. Avec elle.

Elle s’assoit à côté de lui. Pas exactement au milieu du siège, mais légèrement vers lui. Elle croise ses jambes ce qui lui donne un mouvement de bascule en sa direction. De tous ses muscles, fins, tendus, se fige dans cet équilibre précaire. Elle lui jette un coup d’œil discret. Il est absorbé, comme aspiré par l’écran. Son profil se détache sur le mur noir. Peau blanche. Nez aquilin. Haut front. Traits anguleux, aiguisés au couteau, découpés avec précision que viennent adoucir des cils trop longs de fille. C’est curieux il lui parait encore plus grand assis à présent. Elle le trouve beau.

Lui s’absorbe toujours dans la contemplation de la salle — pour se donner une contenance — les spectateurs s’installent au compte-goutte. Là, une femme tousse –- toujours quelqu’un pour tousser au cinéma — et il faut qu’aujourd’hui ce soit elle. Où sont passées ces pastilles au miel ? D’habitude elle en a toujours quelques unes dans une petite boite de fer blanc qu’elle glisse dans la poche intérieure de son sac. Elle a du l’oublier sur le guéridon dans l’entrée. Pourvu que ça ne dure pas tout le film. À sa droite un couple plus âgé est venu accompagné d’une fillette aux boucles blondes qui disparaît presque dans le siège profond qu’elle s’est attribuée entre eux deux. Elle parait particulièrement attachée à la femme âgée qui lui parle à voix basse. Plus loin, un adolescent boutonneux pianote avec constance l’écran de son téléphone. L’acné est bien ingrate. On ne voit que ça sur cette photo qu’il vient de poster de lui sur les réseaux. Que va en penser la fille assise quatre rang devant lui- une fille de sa classe qu’il n’ose pas inviter- mais qu’il a suivi ici, bercé par l‘espoir d’un heureux hasard- Tiens, toi ici ? Assieds-toi donc à côté de moi- puis s’est dégonflé au dernier instant…
Puis d’un seul coup, sans prévenir : l’obscurité.

Elle sursaute un peu ce qui a pour effet de mettre en contact très léger son coude droit avec sa main gauche posée sur l’accoudoir. Nouveau frisson. Nouvel orage en miniature. Le film commence. Le son est un peu trop fort. Il lui faut quelques secondes pour s’habituer et vraiment entendre la musique du générique. Il se tourne de trois quart face à elle. Lui sourit. Calme toi mon cœur, je t’en pris : galope un peu moins vite.

Lui se dit assez vite que cette histoire est un peu bancale, un peu ennuyeuse. Il s’agit d’un western. Le protagoniste est tiraillé par des sentiments contraires envers son frère, préféré par leur père, et qui a hérité de la ferme, vaches, cochons et poulets compris. Il sait dès les premières minutes comment cela va se terminer : en règlement de compte. Ça se termine toujours comme ça. Il pense à ses fesses, endolories par le siège creusé et usé, mais il n’ose pas bouger.

Elle est bouleversée par ce qui se passe sur la toile. Qu’est ce que cet homme a pu faire pour être autant aimé de son père ? Il a du être un fils bien exemplaire. L’ainé, déshérité, ne lui inspire pas confiance. Pour sûr il va vouloir se venger. Une femme, mystérieuse, est apparue au détour du chemin qui mène à la ferme. Le deuxième frère l‘aperçoit et s’avance à sa rencontre pour la saluer. On ne peut pas entendre ce qu’ils se disent mais le visage de la femme rayonne- quelle actrice extraordinaire- La musique est sourde et grinçante et rend oppressant le danger qui plane sur leurs épaules. Son attention est distraite par un minuscule triangle à peine entrevu, là tout en haut à droite de l’écran- image subliminale, insaisissable- qui indique au projectionniste que la pellicule est bientôt prête à être changée.

C’est alors que sa main se pose sur la sienne. Les regards se détachent de la lumière qui se reflète sur l’écran. La toile c’est leurs yeux. Le film c’est à cet instant précis qu’il se joue. L’image est au ralenti. Une moitié seulement de leurs visages est éclairée. Entrecoupé de grands moments d’obscurité. Combien de temps s’écoula avant que l’immobilité cesse ? Ni lui ni elle ne peut le dire. La suite est un long travelling avant sur ses lèvres charnues, douces, pleines. Cadrage en seize neuvième, toujours plus impressionnant. Cet instant est un instant de cinéma, comme dans un rêve. Il n’existe pas vraiment. Émotion pure. Cœur dans la gorge qui palpite jusque sous leurs paupières alors closes.
L’orage s’est transmué en feu d’artifice. Ils ne sont plus qu’un, enlacés. Le film s’est décollé de la toile blanche pour se jouer sur la carnation pourpre de leurs lèvres entrouvertes. Il est ici, partout, entre leurs doigts mêlés. Un vrai baiser de cinéma.
Le reste du film, on s’en fiche un peu. De toute façon ça avait l’air nul. On reste jusqu’à la fin pourtant. De peur de se réveiller, de crainte que le rêve ne prenne fin.
Et puis il faut bien que ça se termine, dans le bruit de la rue de l’angle. Lui, plisse ses yeux aux cils de fille pour protéger ses pupilles agressées par la lumière trop crue. Elle, se sent alourdie sous la chape du soleil brûlant. On est un peu moins sûr de ses gestes, on échange quelques paroles maladroites. Cela n’a pas d’importance. Le film est terminé. L’histoire, elle, ne fait que commencer.

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