Petit traité de philosophie posthume

Je suis mort. C’est idiot. Je voudrais être vivant. Je n’ai jamais été satisfait de mon sort. C’est un fait. Vivant, je ne désirais que mourir. Mort, je donnerai tout pour vivre.
Je suis un idiot. La mort n’y change rien.
Toute mon existence n’a été qu’un long cheminement vers ma mort.  Comme tout le monde me direz vous. Pourtant, j’ai cherché la mort un peu plus que les autres.
J’ai essayé de compter les jours qui me restaient à vivre. J’ai espéré de toutes mes forces ne pas vivre trop vieux. Bien des fois je me suis dit que j’allais mettre un terme à tout ça, mais à chaque fois que s’est présentée l’occasion, je me suis montré trop lâche. Je n’ai pas ménagé mes efforts pour abréger ce calvaire: fumé  à longueur de temps et bu bien plus que le voudrait la raison. Pourquoi ? Je l’ignore. Je n’ai jamais aimé ma vie. C’est mon droit le plus strict. Vous ne pouvez pas me convaincre du contraire. Morne, plate et vide. Ces trois mots suffisent à la résumer. Je n’ai jamais rien accompli de ce qu’on pourrait qualifier de  grand, ne suis pas allé chez les scouts, n’ai jamais donné à aucune œuvre de charité ni ne me suis engagé pour aucune juste cause. Je n’ai pas tenu de journal intime  ni de cahier où l’on note la liste de ses rêves à accomplir. Je n’ai jamais dépassé aucune limitation de vitesse, enfreint aucune loi, ni joué à aucun jeu d’argent. J’ignore le sens d’expression telles que chanter à tue tête ou encore mourir de rire. Une vie ratée en somme. C’est ainsi : j’ai toujours été indécis, inconstant, insatisfait… Imbécile.
Et puis je suis mort. Enfin.
Être mort n’y change rien. Ce n’est pas mieux d’être mort. La réincarnation pour une vie meilleure ou –moindre consolation- le paradis, logé, nourri, blanchi, avec petits nuages moelleux ou vierges effarouchées…. sous peine de vous décevoir: ça n’existe pas. Ne faites pas cette tête là, vous n’allez pas me dire que vous y croyiez vraiment à toutes ces foutaises ? Mourir c’est comme un vingt cinq décembre au pied du sapin : espérer avoir enfin ce jouet auquel on a tant rêvé, tout en sachant au fond de soi que cette histoire de Père Noël est bien trop belle mais aussi bien trop bancale pour être vraie. La seule différence avec la vie c’est qu’une fois mort c’est pour toujours. Pas le plus infime espoir de devenir vivant. Définitif, certain, irrévocable. Au fond, la vie n’a d’intérêt que parce qu’elle a une fin. La mort, elle, n’en a point. Imaginez: Vous êtes là, bien en chair en train de déguster ce qui va s’avérer être votre dernier repas – vous ne le savez pas encore bien sûr ! – puis ce morceau de pain décide de se bloquer en travers de votre trachée et paf ! D’un instant à l’autre vous n’êtes plus vivant mais bel et bien mort. Vous avez alors tout intérêt à savourer chaque bouchée de chaque repas comme s’il s’agissait de la toute dernière. La mort a le mérite d’être la seule chose qui mette un peu de piquant, un peu d’imprévu dans la vie.
Laissez moi vous confirmer une évidence: une fois mort vous n’existez plus. Vous êtes comme expatrié, dépossédé de votre propre corps. Seules vos pensées existent. Plus de douleurs, ni de démangeaisons me direz vous. A cela je vous donne raison mais je rajouterai plus d’odorat ni de goût. Votre seule consolation : avoir tout le temps pour ruminer, mâcher et remâcher vos pensées. C’est tout ce qui vous reste. Remarquez, lorsque l’on s’appelle Galilée, Newton ou Spinoza cela peut être un véritable bonus d’avoir l’éternité devant soi pour penser. C’est un comble, mais l’humanité a probablement résolu plus d’énigmes grâce à ses morts. Sauf, malheureusement, celle qui consiste à pouvoir les expliquer aux vivants…. Quant à moi… je n’ai pas pour habitude de me poser des questions et j’ai toujours considéré l’introspection comme un formidable gaspillage de temps. Alors à quoi vais je bien pouvoir penser pendant tout ce temps ? L’éternité c’est long quand on prend le temps d’y penser. Et le temps ce n’est pas ce qu’il me manque ! Si seulement vous pouviez me répondre, cela m’éviterait de ressasser sans fin les mêmes évidences. Un dialogue, si creux et vide qu’il soit, c’est toujours plus stimulant. Même si on ne parle que du temps qui passe, d’évidences, de banalités, bref tous ces échanges que de mon vivant je considérais comme du temps perdu, cela me plairait je crois et me ferait passer un petit quart d’heure de cette mortelle éternité. Remarquez, il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre ce que je souhaiterais à présent. Alors voilà: j’aimerai que ma mort ait une fin comme ma vie en a eu une.
C’est impossible. Le fait est que je suis mort. C’est idiot.

5 commentaires sur « Petit traité de philosophie posthume »

  1. Très beau texte ! Sujet bien délicat mais vachement bien traité je trouve ! Beaucoup de peps là-dedans ! Notamment les trois premières lignes qui sont remarquables.
    Merci !

    PS : j’ai relevé une ou deux petites coquilles, comme à la fin : « …ma mort ai / AIT

    Aimé par 1 personne

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