Nuits blanches #6

Nota bene : Bien insister sur le nombril

Je fais mon entrée que je veux magistrale. Coup d’œil au corps qui repose les bras en croix sur la table noire.
L’infirmière de bloc est affairée à ouvrir les emballages stériles avec une fébrilité frôlant celle d’un matin du vingt- cinq décembre. Le bruissement assourdissant couvre mon bonjour. Le chirurgien est déjà là, tapi dans un angle. Boudeur. Il faut le comprendre: tout ce temps où il ne peut couper, trancher, écarter est toujours, au fond, un peu du temps perdu. En prêtant l’oreille entre deux bruits de papiers froissés on peut entendre sa semelle de plastique battre à la mesure de son impatience. Seul l’infirmier anesthésiste me glisse un sourire entendu. Pour une entrée magistrale c’est raté, repassez au prochain tour…
Je m’approche de la tête qui appartient au corps silencieux et immobile allongé au centre de la pièce et dont personne mis à part l’infirmier anesthésiste ne semble avoir remarqué la présence. Il a pris soin de le border de draps chauds. Seul son visage dépasse coiffé d’un couvre chef dont ne s’échappe qu’une mèche d’un noir profond, presque invisible, sur le noir de la table. De grands yeux doux prolongés de fines ridules sont les seuls indices qui me permettent d’identifier qu’il s’agit d’une femme d’âge moyen. Ils sont rivés au plafond, semblent chercher une échappatoire, ses lèvres sont pincées, le sourire forcé, corps figé, poings verrouillés … le stress suinte de chacune de ses pores, l’angoisse est palpable, on peut presque la voir, couleur gris plomb, lourde et pesante juste là entre sa gorge et sa poitrine. Rapides présentation d’usage : état civil que l’on vérifie sur le bracelet nominatif qui orne son poignet, puis on passe directement à l’intime, l’intérieur. Tour du propriétaire: l’estomac est-il vide? Les dents branlantes? Qui y a t il sous la carrosserie : la machine est elle en bon état de marche ou s’agit il d’une occasion ? Une seconde main ?
L’infirmier anesthésiste vérifie que tout est en ordre. Il se saisit d’une étiquette dans le dossier cartonné d’une épaisseur déraisonnable. Un bip de caisse enregistreuse retentit et le code barre de la patiente est scanné. Prêt à consommer. Qu’est qu’il y a au menu aujourd’hui ? J’espère que le repas est copieux, le chirurgien à l’air affamé !
Je tente une approche :
« Que faites vous dans la vie ?
– Rien
– Qu’aimez vous faire alors ?
– Pas grand chose…. »
Mauvais départ…
Elle cherche des yeux l’infirmier anesthésiste, lasse de devoir accorder sa confiance qui rétrécit a vue d’œil à un nouvel étranger- vêtu et chapeauté de bleu- qu’elle n’arrive plus à distinguer des autres étrangers – tous vêtus et chapeautés de bleu- qui gravitent autour d’elle. Il lui adresse un clin d’œil en retour….
Je me place à ses côtés et pose ma main sur son thorax. Au centre exact de la tâche gris plomb que mes questions ont encore agrandie.
– Aller on va respirer ensemble, je veux voir ma main monter et descendre sur votre poitrine… Sa respiration se calme, à peine, je vois ses poings se relâcher, à peine.
D’un geste, je demande à l’infirmière de bloc de cesser affaire pressante tout bruit. Le chirurgien patientera bien quelques minutes de plus pour passer à table. J’en profite pour lui suggérer d’aller se laver les mains.
Le calme revient enfin, propice aux confidences :
 » Vous savez c’est la première fois que je viens au bloc, tout est nouveau pour moi, c’est pour ça que je suis stressé…
Je saisis l’occasion et avec un sourire de connivence :
– Je vais vous dire un secret : moi aussi je suis stressée car c’est aussi mon premier jour au bloc… »
Éclat de rire, un peu trop crispé mais qui a le mérite de déloger la boule d’angoisse de sa poitrine.
Ça y est je l’ai enfin ce fil ténu qui relie nos deux regards, à la verticale. Je peux le sentir fin et vibrant. Je m’assure de ne surtout pas trop le tendre, le tordre où le malmener. L’expérience m’a appris qu’il peut se rompre bien trop facilement.
Je prends garde de ne pas bouger, laisse ma main aller au va et vient de sa poitrine. Dans les tubulures de plastique le blanc laiteux se mélange au transparent du liquide puis au rouge du sang qu’il éclaircit presque jusqu’au rosé.
« Vous n’allez pas tarder à vous endormir, on se retrouve tout à l’heure… »
Les paupières se font lourdes, les traits se détendent, les poings s’ouvrent tout à fait.
Quelques vérifications, termes techniques échangés avec l’infirmier anesthésiste, puis une fois la vitesse de croisière atteinte et tous les voyants au vert, je me retire au fond de la salle pour observer.
C’est à cet instant que l’infirmière de bloc semble s’apercevoir qu’il y a bien un corps sur cette table. Elle s’en approche, le jauge et d’un geste sec le découvre. Nudité crue sous la lumière crue des scialytiques. Pilosité disgracieuse, vergetures, culotte de cheval qui tremble comme de la gelée au moindre contact, cicatrices en tout genre. Un corps que l’on ne nous montre pas sur le papier glacé des magazines, mais un corps infiniment plus beau, un corps qui a vécu, qui a aimé, qui a souffert, qui a enfanté…
Je prends garde à ne surtout pas bouger, devenir presque transparente aux premières loges de cette danse, pourtant vue et revue, que m’offrent le chirurgien et l’infirmière de bloc. Rien de très difficile, ils ont déjà oublié ma présence.
Elle l’habille, d’une tunique de papier bleu. Il la dépasse bien d’une tête. Elle le fait tourner élégamment pour l’y enrouler et noue avec application les attaches bleues dans son dos.
Elle le couve du regard, prête à répondre au moindre de ses volontés, lui tend ses gants blancs. Il les enfile avec un claquement en les déroulant sur les manches bleues qui recouvrent ses poignets.
Elle ne laisse aucune place au hasard ni à l’erreur. C’est une professionnelle de l’hygiène, une référente de l’asepsie, antisepsie, stérilisation, contamination. Elle veille, aussi fébrilement que la chèvre sur ses sept chevreaux : il faut montrer patte blanche pour venir s’installer à table.
Elle entreprend de badigeonner le ventre de la patiente de désinfectant orange écoutant d’une oreille attentive le chirurgien qui lui raconte ses dernières vacances et la rentrée du petit dernier et tu ne sais pas ce que m’a encore fait mon collègue….
Elle dessine des cercles concentriques du nombril jusqu’aux flancs. Ça tremble comme du pudding. Marque un temps d’arrêt puis reviens sur le nombril. L’examine avec une grimace : Dégoutant la dedans, depuis quand ne s’est-elle pas lavée?

Je souris sous mon masque. Le monde se divise donc entre ombilics propres et ombilics sales. Il faudra que je pense à donner à mes patients cette consigne primordiale:

Bien insister sur le nombril…

Un avis sur « Nuits blanches #6 »

  1. Que d’humanité dans ce texte ! Vous décrivez parfaitement ce milieu clos, des « pros » jusqu’au bout des gants en latex mais pas toujours aussi bienveillants que l’on voudrait se l’imaginer… Votre écriture est fluide et on se laisse bercer. Une belle découverte pour moi : alors… Bravo !

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :