Diluvienne

Elle escalade lentement, méticuleusement, avec courage et pugnacité l’immense fauteuil du salon. Elle est presque en haut de l’accoudoir. L’ascension est mal aisée, les prises sont rares et ses pieds nus glissent et l’entrainent lourdement vers l’arrière. Chaque centimètre est une petite victoire.
Elle aime ce grand fauteuil dans lequel elle voit souvent son père s’asseoir pour lire le journal. Le velours d’un bleu roi la fascine. Sa surface miroitante aux milles nuances est captivante. Elle y passe souvent la pulpe de son index. Un minuscule nuage de poussière s’élève alors et danse dans un rayon de soleil. Les milliers de fils tissées, dérangés par cette caresse reflètent différemment la lumière et c’est une multitude de rides, comme un parchemin, qu’elle voit apparaitre sous son doigt. Par endroit, le haut siège est usé, le contact avec le tissu devient alors râpeux, il est terne et ne brille plus.
Elle arrive enfin à passer sa jambe droite au-dessus de l’accoudoir puis hisse dans un dernier effort la gauche. Elle reprend son souffle et se laisser glisser dans le creux de l’assise profonde.
Elle tourne son visage vers la fenêtre à sa droite. C’est ce spectacle qu’elle est venue contempler et pour lequel elle n’a pas ménagé ses efforts :
La pluie est diluvienne.
Quelques temps auparavant, elle a senti l’orage arriver : elle était assise par terre sur le grand tapis en train d’observer le chat faire ses ablutions quotidiennes. Cet animal l’a toujours fasciné par sa capacité à se tenir hors du temps, passant la plus grande partie de sa journée perdu dans ses songes, indifférent au monde qui l’entoure. Ramassé sur lui même, il la regardait à peine. Au travers de ses yeux mis clos on devinait un sentiment de béatitude muet. De là où elle était, elle pouvait, en se concentrant bien, entendre le bruit de sa langue râpeuse sur son poil doux et épais et un ton plus bas, un ronronnement à peine audible. Il allait entreprendre de lécher consciencieusement son flanc droit lorsqu’elle avait vu la luminosité changer. Lui aussi s’en était aperçu. Son ronronnement avait cessé d’un seul coup. Le poil roux marbré de blanc de son pelage était d’abord devenu légèrement plus sombre puis le blanc avait viré au jaune d’or. Les deux couleurs mélangées avaient ainsi formé une teinte indéfinissable. C’est cet imperceptible changement qui lui avait fait comprendre que l’orage allait avoir lieu.
Elle aime cette tonalité que le monde autour d’elle prend alors. Cela lui rappelle un peu ce qu’elle percevait la tête en bas dans le ventre de sa mère quand les rayons du chaud soleil d’été filtraient au travers des délicates couches de chair et venaient se heurter à sa pupille.
Elle se remémore avec nostalgie ces instants où elle ne formait qu’un avec sa mère au rythme des battements de son cordon ombilical. A quel moment avait t’elle pris conscience de son corps ? De sa propre existence ? Elle ne saurait dire. Elle sait simplement, qu’un jour, elle avait réalisé que ce petit corps en constante métamorphose, un peu comme en apesanteur dans son cocon de liquide, était le sien. Elle cherche à fixer au plus profond de sa mémoire ces instants dont elle pressent qu’elle ne se souviendra plus une fois adulte. Ils resurgiront sous forme d’une couleur, d’une sensation, d’une émotion mais elle ne saura pas dire avec précision où elle les a déjà vécus.
Puis il avait fallu naître. Ces vagues de douleurs qui secouaient le corps qui l’abritait. Le muscle puissant autour d’elle, qui lui avait servi d’abri pendant ces longs mois, l’enserrait à présent, la rejetait sans qu’elle sache ce qu’elle avait pu faire pour le froisser autant. Pour sûr, quelqu’un avait dû arbitrairement décider que le temps de la communion avec sa mère avait bien assez duré. Puis, la lumière trop forte, le bruit trop retentissant, le froid sur sa peau humide. Ce responsable où plutôt cet irresponsable était maintenant en train de sectionner le cordon ombilical. Elle avait eu la sensation la plus étrange qu’il lui ai été donnée de vivre. Son petit cœur si rapide, là dans sa poitrine, son cœur étourdi qui hésite, ne sait plus ce qu’on lui demande. Elle avait cru défaillir quand la gorgée d’air froid et brûlant à la fois qu’elle avait avalée ou inhalée, elle ne saurait dire, avait emplit sa cage thoraciquet, déployée chacune de ses alvéoles comme un vulgaire sac en papier dans lequel on s’amuse à souffler, amenant leur fine paroi semblable à de la soie à la limite de la rupture. Elle avait alors rejeté cet air qui l’étouffait, d’un bloc, comme un spasme. Et là, elle avait été ébahie d’entendre sa propre voix, ce cri qui ne pouvait venir que de sa gorge. Ses yeux lui faisaient mal, l’air froid et sec piquait de milles aiguilles sa cornée. Au travers de ses paupières entrouvertes elle pouvait distinguer des paires d’yeux qui lui étaient inconnus. Tous les regards étaient tournés vers elle. Cela l’effrayait un peu. Elle ne comprenait pas leur air réjoui face à la douleur qui la tordait et renouvelait un nouveau cri au travers de ses cordes vocales. C’était donc cela naître ? Être condamné à souffrir dans l’indifférence de ses semblables ?
Enfin, quelqu’un était sorti de sa torpeur et l’avait déposé doucement sur le ventre de sa mère. Là elle avait pu ressentir un peu d’apaisement : la peau douce à l’odeur sucrée n’avait pas disparu à jamais comme elle en avait eu peur l’espace d’un instant…
Le premier éclair la tire de ses pensées. Il strie le ciel d’un éclat blanc, éclairant d’une lumière trop forte le moindre objet, le moindre recoin de la pièce où elle se trouve comme s’il avait perdu quelque chose et qu’il le cherchait avec avidité. Elle s’y attendait mais ne peut se retenir de sursauter. Un frisson délicieux parcours sa nuque. Elle aime cette sensation de peur maitrisée et attendue. Le tonnerre suit de peu. Il a beau se donner tous les airs qu’il veut, se gonfler, hausser sa voix grave, rien n’y fait, il arrive toujours après l’éclair. Le suspense est déjà rompu, l’effet de surprise est retombé.

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