Nuits blanches #4

Entre chien et loup

Le soleil du mois de juin daigne enfin montrer ses rayons.
Nuit blanche.
Je m’arrête pour le contempler sur le pas d’une chambre vitrée.
La nuit s’achève enfin, les cauchemars et les ombres sont loin, Cendrillon a remballé son carrosse, les vampires n’ont qu’à bien se tenir.
Mes yeux se portent sur le corps que l’on distingue à peine sous les amas de câbles, sondes, cathéter, pansements en tout genre. Rapide tour du lit. Je décrypte le langage muet du corps : jaune d’or dans la sonde urinaire, rouge tirant sur le rosée dans le redon , vert sombre de la bile dans la sonde gastrique, peau rosée ou bien zébrée de marbrure, musicalité de toute sa mécanique souterraine.
Au dessus de sa tête le scope a cessé de hurler, les oscillations bleutées et régulières sur l’écran présagent d’une mer calme.
Un sourire se dessine sur mes lèvres : je savoure notre victoire. On ne se connaît pas, les présentations n’ont pas été faites (la narcose ne fait pas de lui quelqu’un de très bavard) mais nous avons formé une bonne équipe.
Ré-animation, re-animer, re donner vie. Mes patients de cette nuit sont des morts vivants, entre la vie et la mort ou entre la mort et la vie, question de point de vue.
Dans ma tête je fait le compte rapide de mes troupes : une seule perte à déplorer sur la nuit.
J’ai clos ses paupières, éteins le scope. Pénombre de la chambre ou l’infirmière s’affaire à lui redonner un peu de son humanité.
« Il faut que tu prévienne sa femme »
La tonalité s’attarde, trop longue, on tarde à répondre. Le combiné est décroché. Silence au bout du fil. Je perçois tout juste le souffle ténu d’une respiration encore imprégnée de sommeil.
« Bonjour je suis le médecin de garde en réanimation.
Crispation palpable: elle a compris que je n’appelait pas pour lui annoncer des bonnes nouvelles…
-Excusez moi de vous réveiller à cette heure tardive, vous êtes bien la femme de monsieur S…? »
-Oui
– Vous êtes venue le voir hier, mon collègue a du vous expliquer que son état était très grave.
Gagner quelques secondes, quelques bouffées d’air avant de plonger. Puis d’une traite sans reprendre mon souffle:
– Il est décédé
Ouf ça y‘ est c’est dit.
– On a fait tout ce qu’on a pu, il n’a pas souffert.
Besoin illusoire d’instiller un peu de douceur dans la violence des paroles prononcées.
– Vous pouvez venir quand vous voulez, on vous expliquera la suite »
J’attends qu’elle raccroche, de nouveau le bruit mat du combiné au bout du fil.
Soulagement du devoir accompli. Je regarde le téléphone que j’ai consciencieusement reposé sur le bureau devant moi. Je réalise seulement que je ne connais ni son nom ni son visage, à peine le timbre de sa voix entrecoupant mon laborieux monologue…
L’arrivée de mon premier collègue me tire de mes pensées, présence réconfortante.
« Comment s’est passée ta garde? »
Je lui réponds à peine, nous nous comprenons à demi mots.
Commence alors la passation de relais. Pendant presque une heure nous nous racontons des histoires, celles de nos patients. Série de chiffres, sur lesquels je concentre mon esprit embrumé par l’absence de sommeil, qui dressent le rapport quantifiable du travail de la nuit.
Enfin le café brûlant, petit déjeuner gargantuesque. Fous rires, on refait le monde, l’entente est tacite. J’oublie la fatigue qui étire mes traits en compagnie de mes maîtres, mes compagnons de route, mes élèves.
Je jette un œil par la fenêtre, le soleil est déjà haut dans le ciel:
Midi, il est tant de laisser mon tour de garde.

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