Nuits blanches #5

Théâtre
Je suis le premier à rentrer sur scène. Comme toujours. Réveil en sursaut. Froid auquel on ne s’habitue pas. Vraiment très froid. Lumière crue, trop intense, presque aveuglante. C’est la nuit. Pourtant rien ne permet de le savoir. La pièce est un cube blanc immaculé, sans fenêtre. Je m’attarde sur le seuil. Il semblerait que quelqu’un ai mis la table. Une table digne d’un roi. Avec toute une flopée de couverts. Le menu qui s’annonce promet d’être grandiose. Je m’en approche. C’est ici que l’illusion prend fin. Les instruments sagement alignés par fonction ou par taille sur leur nappe de plastique bleu sont aiguisés. Ils coupent, pincent, tranchent, écartent. Au centre, occupant une bonne partie de l’espace, une table dresse sa silhouette inquiétante endeuillée de noir. Munie d’un épais matelas. En réalité c’est une table où l’on s’allonge, les bras en croix. Une tonalité grave et brève me tire de mes pensées. Un écran suspendu négligemment par un bras de métal articulé au plafond m’invective bruyamment. Des lignes multicolores s’y déroulent en vagues hautes et étroites. J’ouvre le premier tiroir de la table à roulette devant moi. Il est temps de préparer l’arrivée de notre hôte. Non sans jeter un coup d’œil fébrile par dessus mon épaule. Un chirurgien affamé est bien plus à craindre que le croque-mitaine.

Repos
On l’appelle communément salle de pause. Plus longue que large. S’y déroule une grande table gris marbrée aux pieds robustes. Son dos est encombré de plateaux repas plus ou moins entamés, dont les barquettes de plastique blanc sont refermées d’un blister transparent où une étiquette indique le nom de plats raffinés et appétissants. Publicité mensongère. Pourtant il n’y a aucun convive à cette cène. Il semblerait qu’ils soient partis précipitamment, interrompus dans leur repas En témoignent quelques effets personnels dispersés ça et là entre les plateaux. Là, un étui à lunettes au velours usé, ailleurs, un trousseau de clé fermé d’une boucle de tissu rouge. Je distingue même un téléphone portable qui repose face contre la table. Au fond de la pièce, le frigo qui m’arrive au niveau du menton ronronne doucement. La cafetière y trône comme sur un piédestal. Je pose ma main sur la cloche de verre au rebord blanchi par des dépôts de calcaire et la retire presque immédiatement. Le liquide sombre est brûlant. Plus haut, un panneau d’affichage se hérisse d’un camaïeu de faire parts cartonnés. Mariage, naissance, mariage, de nouveau naissance. Visages réjouis et nouveaux nés joufflus. Dans l’angle inférieur gauche, un détail attire mon attention. Quelqu’un a dessiné au feutre bleu un trèfle. A quatre feuilles.

Couloir
Les néons dispensent une teinte blafarde. A droite, au garde à vous, une rangée de portes toutes fermées, numérotées de 205 à 217. Un effort de décoration a été tenté. Les soubassements éraflés par le passage des chariots de soin sont peints d’un vert criard. On a appliqué le même traitement aux portes ce qui a pour effet de rallonger encore la perspective de ce couloir déjà trop long. A gauche, une reproduction des Nymphéas, taille A3 s’ennuie dans un cadre de plastique rose. Personne ne regarde jamais ce tableau. D’ailleurs c’est une reproduction de très mauvaise qualité, les couleurs sont fades et l’éclairage peu flatteur. Ceci est un couloir comme un autre, peut être un peu plus laid qu’un autre. Plus loin il se ramifie en des dizaines d’autres couloirs, tous aussi laids. Labyrinthiques. Le Petit Poucet n’a qu’à bien se tenir. Pour comprendre ce qui fait la particularité de ce lieu, il faut écouter. Longtemps. Patiemment. On perçoit d’abord un brouhaha incompréhensible, qui, si l’on se concentre bien devient des milliers mots de tous ceux qui sont passés ici. Mots savants des leçons d’anatomie dispensée par le professeur à sa cour d’élèves pendant la visite des opérés. Mots inquiets ou rassurants chuchotés à demi voix entre deux portes. C’est selon. Ceci est un couloir comme un autre, peut être un peu plus laid, peut être un peu plus vivant qu’un autre.

Chambre
C’est la 210. Plus qu’un numéro : une identité.  « Je vais faire le pansement de la 210 » dira-t-on. Je pousse la porte sans bruit. Elle dort, ou plutôt devrais je dire « la 210 dort ». Je ne la vois d’abord pas sous le drap blanc ligné de rouge. Puis je distingue une respiration profonde et régulière. Son front est bandé de gaze légèrement tachée. Dans la pénombre je ne peux décrire ses traits. Tout ici est conçu pour donner l’illusion d’une chambre accueillante. Quelques touches de couleur, une table de chevet imitation bois. Presque réussi. Une veilleuse, simple néon situé sur le dessus de la tête de lit, luit d’un éclat trop fort à peine étouffé d’un verre teinté. C’est la seule source de lumière avec une raie blanche qui souligne le bas de la porte de la salle de bain. On a du oublier d’éteindre. Sa main gauche est au-dessus du drap et s’accroche fermement à un cylindre de plastique gris orné d’un rond rouge qui brille dans l’obscurité. Je reconnais la sonnette, seule présence humaine qui veille la belle dormant au bois et ses sujets assoupis. Sentinelle silencieuse et solitaire, là bas, au fond du couloir.

Vue depuis la fenêtre
Il a été fait un effort particulier sur la fenêtre. Grande baie vitrée qui se déploie jusqu’à hauteur de genoux. Pourtant dépourvue de sa fonction première de fenêtre : on ne peut l’ouvrir. De fines lamelles de métal gris permettent de se protéger des rayons du soleil. Elles sont inclinées et zèbrent le tableau formé par le cadre en aluminium sombre. La vue est complètement occluse par le bâtiment d’en face. On aperçoit un bout de ciel, couleur encre, sans étoiles, qu’en levant la tête à s’en faire mal à la nuque. Sur la façade, des fenêtres toutes identiques à celle de la 210 sont alignées et forment un quadrillage de 5 sur 3. Géométrie stricte et sévère. Elles sont plongées dans le noir sauf la troisième en haut à droite d’où filtre une lumière tamisée. On peut y voir une infirmière en pantalon et veste de coton blanc, allongée dans un fauteuil dont le dossier est abaissé vers l’arrière. Elle est absorbée dans la lecture d’un magazine. Ses longs cheveux blonds sont tressés en une natte qui touche presque le sol. Je regrette que ses satanées fenêtres n’ouvrent pas. Il me plairait de la voir dérouler sa longue chevelure en une longue corde dorée pour que je puisse la rejoindre au clair de lune.

Parking
En contrebas le parking est silencieux à cette heure ci. Les réverbères dessinent un motif léopard sur le bitume strié de bandes blanches où dorment quelques rares voitures. Quelques uns ne fonctionnent pas et ménagent de larges flaques d’obscurité inquiétante. Le bâtiment est haut, épais, massif. Sur la droite l’entrée des urgences semble un phare allumé et bienveillant. Le ciel nuageux annonce l’orage. Sous le porche de l’entrée, plongée dans le noir, un point rouge clignote à intervalles rapprochés. Le propriétaire de cette cigarette s’est drapé dans le noir. Cours petit chaperon, avant que le loup ne te croque !

Entrée
Je sors de l’hôpital, l’aube se lève à peine, s’étire et paresse. Trottoirs douchés d’une averse de printemps au petit matin. Dans mon dos, le portail majestueux de l’hôpital. Les volutes de fer forgées semblent tout droits sortis d’un conte de fée. Dans la guérite du gardien les rideaux couleur vert passé sont tirés. Il doit encore somnoler. La rue est déserte. Le ciel se teinte de rose orange. Couleur surnaturelle, comme peinte à l’aquarelle. Un rat se glisse en vitesse sous une voiture garée le long du trottoir. Peut-être, en d’autres temps et d’autres lieux, un des cochers de la belle Cendrillon. Le piéton, en face reste obstinément rouge, je traverse quand même, sans le regarder. A ma droite, la bouche béante et grande ouverte du métro s’apprête à régurgiter ses premiers passants.

Ailleurs
Je tire ma révérence. En un lieu qui n’appartient qu’à moi. Conglomérat de souvenirs rêvés, chuchotés presque inventés. Comment le décrire? Cela n’a pas d’importance, cet endroit n’existe pas. Où plutôt si, il existe. Juste là, sous ma voute crânienne. Cathédrale immense, arc-boutée et polie par le temps. Architecture faite de tissus, d’os et de sang mêlés. Peut être la meilleure façon de l’apercevoir c’est au travers de ces quelques lignes, tremblées un peu penchées. Imparfaites. Qui se poursuivent, courent, sautillent sans reprendre leur souffle en un tourbillon sans fin jusqu’à la page suivante. Cet endroit est un petit coin de paradis, il n’appartient qu’à moi.

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