Les mâchoires

Elles m’entourent et parlent ou plutôt mâchent un langage que je ne comprends pas. J’ai brutalement la nette impression qu’on ne m’a pas donné les clés, les codes, les nouvelles règles de la partie en train de se jouer sous mes yeux.

La première mâchoire a des lèvres pulpeuses, gourmandes, presque aguicheuses. Elle se donne des airs concentrés et experts, des airs de sagesse. D’un seul mot elle condamne, absout ou récompense. Elle utilise des mots tout fait, des mots doubles qui permettent de ne jamais se tromper. Polie jusqu’à être obséquieuse. Consensuelle jusqu’à la transparence. Elle sait manipuler des concepts dont l’éthique déchiquetée révèle un cœur saignant et enflammé et les avale d’une traite ou bien les régurgite selon les besoins. Sans jamais se brûler la langue. Elle prend garde à ne surtout pas sourire car sa seule crainte est qu’on aperçoive, bien dissimulées derrière ses lèvres pincées ses dents pointues et acérées. A peine visible, un fin duvet recouvre sa lèvre supérieure. Celui bien reconnaissable de l’animal politique aux dents longues et à la fourrure réversible.

La deuxième est fine, sans gerçures, lisse. Il est évident que ne sont pas passé au travers de ces lèvres les mots qui soignent les mots qui soulagent ou qui accompagnent. Ces mots l’auraient marquée de fines rides verticales… Sous la peau dorée le relief de la mandibule se dessine avec élégance. Remonte jusqu’aux masséters charnus. Une mâchoire qui semble saine en somme, puissante, prometteuse. Dessous, les dents sont gâtées. Pourries jusqu’au racines.

La troisième ne s’ouvrira pas. Elle s’est laissée entraîner malgré elle bien trop loin dans ce jeu malsain. Elle a voulu être grande sans en connaître les mots justes sans en manipuler totalement la langue. Mauvaise élève, plus par limitation de ses capacités que par les efforts qu’elle a fourni pour être là on la tolère à la place du fond près du radiateur. Elle tient bien à l’abri sa rangée de petites dents de lait.

La quatrième ne se ferme jamais. Elle n’a cure qu’on l’écoute, le sens de ce mot lui est tout simplement inconnu… Corne d’abondance emplie jusqu’à la gueule de pacotilles miroitantes. Cavernes d’Ali baba ou se dissimulent les 40 voleurs. Elle vomit un flot ininterrompu de promesses toutes plus incroyables, plus énormes plus alléchantes les unes que les autres. Et les mots, comme des sucreries dans la bouche d’une vieille femme édentée, jaillissent en un flux ininterrompu et gonflent le creux des joues. Sous le sourire carnassier deux rangée de dents. De requin. Tout au fond derrière la luette on aperçois si seulement on se donne la peine de regarder un trou béant. Noir. Aussi sombre que l’encre avec laquelle on choisit de vendre son âme au diable

La cinquième est bouche bée. La mandibule pendante ingurgite à grande lampée gourmandes le flot de sucrerie déversée par la quatrième. La lèvre molle, ouverte à la première mouche qui passe. Le cerveau dès à présent a l’état mi liquide mi confiture, tant il a été malmené de privations puis de récompenses. Comme le petit enfant au cirque d’abord peureux et boudeur devant le spectacle puis rapidement conquis qui ne peut retenir un cri émerveillé aux acrobaties des clowns.

Quant à moi je reste comme en dehors du chapiteau. Les bruits me parviennent assourdis. Je tente de former des sons. Les mots d’hier grossiers dans ma bouche, sonnés d’avoir été polis intronisés comme réhabilités viennent mourir, silencieux, sur mes lèvres sèches. Un bruit sourd domine sous ma boîte crânienne. M’obsède. Il me faut quelques minutes pour l’identifier. C’est celui de ma propre mâchoire. Grinçante.

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