Nuits blanches #7

– Dites Trente-trois

Trente trois. Le silence, trois syllabes puis de nouveau le silence. L’onde sonore va ricocher sur le mur d’en face. Je suis dans son dos, la paume de mes deux mains posées bien à plat sur sa peau nu. Sous mes doigts ses côtes toutes en creux et reliefs un peu trop saillantes ne me laissent pas bonne impression. Il tient son teeshirt qu’il a remonté de ses deux bras croisés. Légère odeur écoeurante de tabac froid. Sa voix l’a surpris. Je le ressens au léger sursaut sous mes mains à l’instant ou il formule les trois syllabes. Il a voulu s’appliquer et a prononcé bien trop fort. Les T viennent hacher le phrasé et il laisse traîner les R . Le E, trop appuyé, presque chantant trahit ses racines. Je me concentre pour ressentir les vibrations qu’il s’est donné la peine d’amplifier. Elles vont sonder pour moi les profondeurs de son thorax: résonner dans les hautes nefs ciselées et , à l’inverse, être stoppées net par les zones malades ou le pus et la lymphe ont pris une place qui ne leur appartient pas. Sa peau brûlante, humide de sueur, sa respiration haletante trop rapide et son teint gris témoignent qu’un intrus s’est invité et se multiplie dans les profondeurs sombres des fragiles alvéoles. Nous allons le trouver. Ensembles.

Je ferme les yeux et visualise les parois élastiques des muscles solidement ancré à l’armure des côtes qui protège les parois délicates et fines de cette cathédrale. Je crois tenir une piste quand le son de sa voix vient rompre de nouveau le silence.

– Alors docteur? Cette fois ci il s’adresse à moi un ton plus bas, la phrase est atone presque chuchotée. Elle traduit l’angoisse, sourde la fatigue. Sur la fin, il amorce l’accentuation ascendante d’une question puis s’arrête en route et préfère y laisser presque le ton d’une affirmation, comme quelque chose qu’il sait déjà mais qu’il attend que je lui reformule.

D’un geste, je l’invite à revenir s’assoir à mon bureau. Je le précède et l’observe du coin de l’œil se rhabiller. Il semble s’attarder un peu trop longtemps sur ses lacets. Il a deviné que dans une minute tout au plus sa vie va basculer et il ne fait que savourer les derniers instants de sa vie d’avant. Il s’assoit, face à moi. Seul le battement trop rapide de sa carotide qui roule sur les muscles du cou tendus en une corde solide entre sa clavicule et sa mandibule traduit son stress. Il lance une plaisanterie stupide, sans importance, inadaptée mais oh combien nécessaire. Elle lui permet de libérer l’air coincé sous un noeud d’angoisse juste là, à l’entrée de sa gorge. On peut l’entendre. La voix est trop aiguë, bitonale. Elle vrille pour se faufiler au travers du piège. Elle n’arrive cependant pas toute à s’échapper et la fin de la phrase s’éteint prématurément. S’ensuit quelques secondes de silence pesant. Interminables. Je m’efforce d’accrocher son regard. Il sait depuis longtemps, bien avant de venir ici. Nous savons tous deux. Il suffirait que je lui remette une ordonnance pour un scanner qui confirmerait cela.Pas plus. Puis qu’il se lève, qu’il me salue et reparte en silence. Pas plus.

Nous sommes tous deux conscients que les dernières minutes de cette entrevue ne rajouteront rien. Inutiles en quelque sorte: il est depuis longtemps au bord de l’abîme peut être même a t’il déjà mis un pied dans le vide. Et pourtant elles sont essentielles. C’est pour ses quelques minutes qu’il s’est péniblement décidé à venir ce matin. Il a pesé le pour et le contre, à même rebroussé chemin un instant puis s’est blindé de courage pour assister au spectacle de l’effondrement de sa vie.

A présent, c’est lui qui semble m’encourager. Parfaitement immobile. D’un regard je lui fais comprendre qu’il faut me laisser un peu de temps… pas longtemps juste une minute… le temps de me glisser dans mon rôle, le temps de prendre un visage de composition. Impression désagréable que la scène que l’on me propose de jouer est celle des trois sorcières venues annoncer à Macbeth son terrible destin. Puis me raisonne: rien de tout cela n’est de ma faute, pas plus que de la sienne…

Alors je m’élance, en apnée, d’une traite. Voix sans timbre.Sans ponctuation.

-Jepensequevousavezunproblemegraveauxpoumonsetjevousprescritunscannerpourrechercherunetumeurquiexpliqueraitvotreetat

J’ai bien pris soin de ne pas utiliser le mot Cancer même si je sait pertinemment que ce diagnostic se voit comme le nez au milieu de sa figure grise aux joues creusées. La phrase que je viens de prononcer est à la limite de l’intelligible, pourtant face à moi il ne manifeste aucune surprise. Un faible sourire semble même étirer ses lèvres.

⁃ Merci docteur

Son ton est ferme, calme, posé. C’est un nouvel homme qui se lève, me serre la main par dessus le bureau avec une force insoupçonné, se saisit de l’ordonnance que je lui tend puis me tourne les talons et sort d’un pas décidé affronter l’inconnu.

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