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Winston ouvre les yeux. Il lui faut un moment pour réaliser où il se trouve. Le plafond blanc, barré d’un néon éteins, tire sur le gris. Il tourne la tête vers la fenêtre. Dehors tout est gris. La façade du bâtiment des urgences déroule sa sévérité anthracite percée à intervalles réguliers de fenêtres toutes identiques. A cette heure matinale, les stores encore fermés laissent filtrer par endroit des raies de lumière. D’où il se trouve, Winston n’aperçoit qu’un triangle de ciel. Gris plomb. Un léger reflet translucide laisse deviner que les parapluies anti UV ont été déployés dans la nuit. Il ne se souvient plus de la date exacte de leur installation. Le seul souvenir qu’il en garde c’est que le chantier avait paralysé la ville plusieurs mois durant. Cela avait été la seule alternative efficace au réchauffement climatique et Winston se rappelle exactement des mots employés par le président du 4ème congrès mondial pour la sauvegarde de l’humanité. C’était aux alentours des fêtes de fin d’années et l’image du visage émacié du président au centre du petit écran avait encore pour effet de lui déclencher des bouffés d’angoisse: « Cette alternative est extrêmement coûteuse mais il faut se rendre à l’évidence: l’espoir que nous avions placé dans la conquête spatiale est illusoire. Nos colonies sur Mars seront aptes à accueillir un nombre suffisant d’humains bien après l’extinction de l’homme sur terre ». Winston soupire : la journée s’annonce caniculaire.

La sonnerie stridente de son téléphone le tire de ses pensées. Lorsqu’il décroche, la voix atone et usée de l’infirmière de nuit ne lui laisse rien présager de bon: « Le cas 5789 est décédé à 5h45, je n’ai pas voulu te réveiller vu la nuit que tu as passée, l’équipe bêta attend que tu signe le bon bleu pour passer dans la chambre » Il grommelle une réponse et raccroche. Dans un effort il s’extirpe du lit trop bas, défroisse du plat de la main gauche son pyjama de papier bleu qu’il n’a pas pris la peine de quitter et referme derrière lui la porte de la minuscule chambre de garde. Il a toujours aimé cette heure ou l’hôpital s’éveille, les couloirs encore déserts et calmes que seul viennent troubler le personnel du matin les traits ensommeillés et pressés de regagner leurs vestiaires respectifs. Après avoir bifurqué sur un couloir sur la droite, une imposante porte blindée se dresse devant lui. Sur le mur un minuscule écriteau en lettres bleues : Réanimation, surmonté d’un carré de métal gris glacial. Il approche son visage puis prononce d’une traite: Dr Winston Goldstein. La sécurité des hôpitaux et particulièrement des réanimations a été renforcée suite aux émeutes de 2030 survenues à la fin du 18ème confinement. Les anti vaccins s’en étaient alors pris violemment aux personnels des hôpitaux. La porte semble hésiter devant le timbre rauque de la voix de Winston puis s’ouvre dans un chuintement rassurant. Il jette un œil à l’horloge de la salle d’attente des familles: Pas le temps de traîner la relève est là dans 30 minutes. Le couloir vitré qui mène vers la chambre 56 où il doit signer le bon de décès semble interminable. Il a le souffle court. Il faudrait qu’il songe à se remettre au sport. Les réanimations comptent toutes à présent pas moins de soixante lits. Bien obligé d’augmenter les capacités d’accueil suite à la pandémie… Il slalome entre les chariots de soin des infirmières et des aides-soignantes. C’est l’heure du début des toilettes et des effluves de savon et de mousse à raser s’échappent des portes entrouvertes. On a encore rien trouvé qui remplace le personnel paramédical pour laver, frotter, éliminer tous les fluides superflus de ces corps endormis et l’effectif de la réanimation a dû être revu considérablement à la hausse. A contrario, l’effectif de médecin est resté sensiblement le même. Comme leur salaire d’ailleurs pense-t-il avec une grimace. Combien de temps encore avant que l’intelligence artificielle les remplace complètement ? A l’heure actuelle, le travail de Winston consiste à superviser des machines dotées de boucles autorégulées qui adaptent elles-mêmes les réglages du respirateur, gèrent les besoins en remplissage vasculaire, calculent et administrent la juste portion de nutrition ainsi que la dose exacte d’insuline. Même dialyser un patient – exercice complexe qui exigeait lorsqu’il était encore interne à des calculs difficiles –devient un jeu d’enfant. La machine miniaturisée analyse en permanence des échantillons de sang du patient et adapte les solutés administrés à la biochimie sanguine en temps réel. Winston a vu nombre de ses collègues aller travailler comme consultants dans de grandes boites d’ingénierie pharmaceutique développant l’intelligence artificielle. Bien mieux payé et bien moins pénible ! Même les gestes techniques sont quasi totalement délégués à des infirmiers formés et il n’ose penser sans un frisson que poser une voie veineuse centrale lui demanderait un bon quart d’heure de réflexion.

Il s’arrête sur le seuil de la chambre 56 plongée dans la pénombre. Le cas 5789 repose, immobile et le teint grisâtre dans une sorte de grande capsule transparente percée de part et d’autre des différents tuyaux et appareils nécessaires à ses soins. Au-dessus, sur le mur du fond, est accroché une pancarte stipulant Variant Oméga de coronavirus. Des mesures drastiques ont été prises pour éviter la propagation du virus. Ainsi tous les cas graves hospitalisés en réanimation sont anonymisés d’un chiffre facilitant leur identification et leur dénombrement. Le jour de leur entrée, le corps est placé dans cette capsule hermétique qui permet de faire les soins sans jamais être au contact du patient. Cela économise du temps de déshabillage et d’habillage de personnel et diminue le taux de contamination. Winston s’approche du sarcophage de plastique. Il ne prendra pas la peine de l’ouvrir pour constater le décès. Au vu de sa coloration il est clair et net que cet homme est bel et bien mort. Il cherche son stylo dans la poche de son pyjama en vain, grommelle un juron. Il a dû l’oublier dans la chambre de garde. Il aperçoit alors le stylo de l’infirmière posé sur le plan de travail à côté du bon bleu. Il sourit. Cela fait des années qu’ils travaillent ensemble et elle sait que Winston est particulièrement tête en l’air. Il s’empare du stylo et signe sans même regarder ce qui est marqué sur le bon. Tout à l’heure l’équipe Béta viendra récupérer le petit carré de papier bleu et procédera à la destruction immédiate du corps. Conformément à la procédure. Ainsi, les sarcophages ont la double fonction de pouvoir permettre les soins mais également de se transformer en incinérateur au moment du décès. Grâce à un savant dosage d’oxygène et suite à une étincelle, le corps sans vie se transforme en combustible à l’intérieur du sarcophage. Les débris sont ensuite aspirés puis disposés à l’intérieur d’une petite boîte en plastique tamponnée du numéro du patient. Elle sera remise à la famille avec ses effets personnels par l’équipe Béta. Le sarcophage subit alors un cycle d’auto nettoyage et peut-être utilisé dans l’heure qui suit. Avant de sortir de la chambre, Winston jette un dernier regard à l’homme allongé là. A vu de nez il doit avoir trente ans. Cela pourrait être son fils. Il ignore tout de sa vie y compris son nom. Les mesures de sécurité ayant estimé que pour éviter les débordements les patients graves infectés par le virus devraient rester sous le coup de l’anonymat. Leur identité ne leur étant rendue qu’au moment de leur sortie. Où de leur décès. Cet homme au teint gris n’a pas connu la vie d’avant. Avant la pandémie liée au coronavirus. Avant les masques. Avant les vaccins. Avant tout ce bordel qui a abouti à la perte de toute humanité résume Winston. Une vague angoisse nait dans le creux de son estomac alors qu’il se dirige vers la chambre adjacente : lui-même n’est plus tout à fait sûr de savoir comment c’était avant…

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