L’amer

Il se souvient de ce goût si particulier. En réalité c’est surtout une histoire d’odeur. L’odeur importe beaucoup plus que le goût. Elle précède, elle annonce. Quand le goût entre en jeu, les jeux sont faits, l’effet de surprise est mort, plus de suspense.

Il se souvient.
Bœuf carotte, blanquette, poule au pot, veau maringo, bœuf bourguignon, canard à l’orange, carbonnade flamande, curry d’agneau, colombo de poulet, Osso bucco… peu importe.
Nous sommes le dimanche. La mère, mains ridées avant l’heure, de ne jamais distribuer de caresse, est dans la cuisine. Elle lui a dit- deux fois déjà – d’aller voir ailleurs si j’y suis, tu viendras pas te plaindre si tu te brûles. Il a mimé un départ avant de se poster, l’air affairé, dans le coin le plus sombre de la pièce. L’oignon qui rissole dans la poêle, voilà ce qu’il préfère. D’abord, ça fait pleurer la mère. Pas comme on pleure de chagrin ni même de joie c’est à dire le visage tordu, les yeux plissés, la bouche ouverte dans le gémissement tressautant du sanglot ou du rire. Non. Les oignons c’est un phénomène bien à part. Ça vous arrache des torrents de ruisseau salé, les cornées rouges et irrités et ça s’arrête là, aussi net que l’ampleur du flot semblait inépuisable. Ça donne une drôle d’expression, ce rideau humide sur un visage impassible. Il aime regarder du coin de l’œil la mère éplucher les oignons. Il se demande toujours d’où viennent toutes ses larmes, elle qui garde par toute occasion un visage sec et impassible quoi qu’il se passe et où qu’elle se trouve.
Les oignons à rissoler annoncent toujours le début de la recette et leur odeur tenace va imprégner la cuisine plusieurs heures durant . Premiers arrivés derniers partis en quelque sorte.
Ensuite viennent les herbes aromatiques. Les jours où elle est particulièrement de bonne humeur, elle le laisse aller les chercher dans le jardin. Le thym pousse en hauteur sur une butte au fond près de la clôture. On a bien essayé de l’y déloger, de le déraciner, l’expatrier pour le replanter sagement dans un coin du potager. Rien à faire, il s’entête et n’accepte que de pousser seul et sauvage sur ce promontoire. Accroupi, il prend toujours le temps de passer ses doigts dans le feuillage ciselé puis d’en respirer l’odeur. Longtemps. Les microscopiques fleurs blanches ciselées le fascinent. Enfin, il reprend ses esprits, et c’est au pas de course qu’il cueille un brin de romarin et une branche de laurier et au pas de course revient à la cuisine- Où étais tu passé? Pas une heure pour cueillir trois branches de thym… toujours à rêvasser celui là… indécrottable- fait mine de partir puis revient sur ses talons se blottir dans le coin sombre.
C’est à ce moment qu’apparait la pièce de viande, rouge et sanguinolente que la mère découpe avec précision avec un long couteau effilé et qu’elle saisit puis déglace avec du vin bon marché; rouge ou blanc, c’est selon. Enfin, le lourd couvercle de fonte recouvre la marmite. La mère essuie d’un geste la paume de ses mains sur son tablier et sort sans un regard en arrière. Il aime rester immobile, recroquevillé et les fesses endolories à écouter le crépitement du feu de bois dans le poêle. Le plat doit mijoter plusieurs heures et la mère vient remuer régulièrement avec une longue cuillère de bois le contenu de la marmite en fonte. Le couvercle à peine entrouvert, la vapeur d’eau s’échappe en volutes pour s’écraser au plafond constellé de tâches et l’odeur explose dans la pièce. De temps à autre elle alimente le feu d’une bûche et lorsqu’elle se penche pour atteindre le panier d’osier posé à même le sol, son jupon se soulève et laisse entrevoir un triangle de peau blanche à l’arrière de sa cheville. Elle saisit le lourd rondin de bois mort et le jette dans le poêle avec une poigne d’homme.

Toute la matinée il reste tapi dans l’ombre. La mère le sait. C’est sa façon de l’aimer discrète et maladroite cette permission qu’elle lui donne de regarder son visage inondé de larmes et ses mains fines et usées trancher saisir, frotter. C’est le seul de ses cinq enfants qu’elle tolère dans sa cuisine. Un jour, alors qu’elle préparait un carré d’agneau et qu’il jetait à la dérobée un coup d’œil sur son visage sévère et fermé, il l’avait vu lever les yeux vers lui un court instant et lui sourire. Oui il était quasi certain de l’avoir vu sourire ce jour là.

Un avis sur « L’amer »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :