Obsession

Une forêt de têtes s’est tournée vers lui. Il est au tableau noir et la craie entre ses doigts moites grince sur la surface anthracite. Ils attendent en silence. Et ce silence est une arme puissante. Devant lui la craie crie, derrière lui, le silence écrase. Le voilà pris au piège dans cet étau qui le broie. Le long de la peau de son dos, chemine lentement une goutte de sueur glacée. Il sent chacune de ses vertèbres prêtes à éclater, à se pulvériser en milles éclats. Toute a l’heure, c’est certain, elles vont céder dans une explosion retentissante, déchiquetant sur leur passage le silence, décapitant la forêt de têtes dressée derrière lui. Son cœur rythme ce compte à rebours terrible, souffle dans ses oreilles, un peu trop fort. Il retient sa respiration et se concentre sur le prochain bruit sourd à venir. Peut être le dernier avant les cris les pleurs et le carnage


Il tapote sur la table. Machinalement. Ce geste est anodin, dépourvu de sens. Vieille habitude, ancrée dans ses gènes. Pourtant, elle ne peut détourner son regard de ses phalanges qui alternativement s’élèvent puis s’abattent l’une après l’autre sur la table. Araignée monstrueuse, effrayante. Il lui semble qu’elle grossit et enfle à chaque instant. En tendant l’oreille elle peut l’entendre légèrement grogner de contentement entre les coups secs saccadés de ses ruades. Il faut détourner le regard, ne pas en tenir compte. Elle le sait. Alors la bête féroce redeviendra un insecte insignifiant qui déguerpira sous la table. Autour d’eux le brouhaha de la salle remplie jusqu’à la gueule, gueule sa note monotone et assourdissante. Pourtant, elle n’entend plus que cela : les pattes épaisses et velues qui battent la mesure sur le plateau de formica.


Cela fait bien longtemps qu’il n’avait pas eu aussi peur. Comme une vague qui vous submerge. Paralysante. Infinie. Tentaculaire. Ça a commencé comme toutes les fois. Il l’a sentie arriver. Un grondement au loin, roulement de tambour, vibrato du moustique qui campe là juste devant votre oreille et que l’on ne peut déloger malgré la main distraite qui le chasse. Puis, la lame glacée d’une vague vous lèche les chevilles. Il est alors trop tard pour fuir. Vous êtes pris au piège. La ceinture froide se resserre et monte dans un clapotis le long de vos cuisses puis, plus désagréable encore, recouvre votre nombril et atteins votre poitrine vous coupant le souffle. Immédiatement. Il prend une dernière bouffée d’oxygène, dernière bouffée d’espoir, comme un condamné à mort. Avant de se laisser submerger par la peur. Car une fois qu’elle vous entraîne dans son rouleau vous n’êtes plus rien. Vide et creux comme une poupée de chiffon. Elle vous malmène tel un enfant capricieux. Il faut alors faire le mort. Inutile de crier. La seule réponse en retour est votre propre cri. Il résonne et vibre à l’intérieur de votre cage thoracique distordu, comme étouffé par le tsunami qui vous recouvre.

https://www.tierslivre.net/ateliers/baudelaire-1-la-forme-dune-ville-une-parenthese/

Baudelaire#4

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :