C’est à cet instant que j’ai baissé les yeux

C’est à cet instant que j’ai baissé les yeux.
Circonstance cynique d’un destin pourtant déjà consumé que je me refusais inconsciemment à affronter.
Pour en arriver là, le chemin n’est pas droit propre et sûr. Il serpente et se dérobe sous les assauts de la raison et de l’évidence. Et il m’a fallu bien des années avant de saisir la dimension cruciale de ce détail infime.

Nous sommes assis, côte à côte, au café de l’angle. Il fait chaud. Le serveur en tablier blanc, taches de café, débarrasse la table d’à côte dans le tintement des petites cuillères qui heurtent les soucoupes qu’il superpose. Nous nous taisons, je crois. Bercés par les vibrations du brouhaha alentour. Je me sens bien- Béatitude d’imbécile- C’est alors qu’une envie monte en ma poitrine. Soudaine, ou bien plus sournoise, je ne saurais dire. Je ne me souviens pas. L’envie de saisir sa main, désir fugace, plaisir simple, qui dans l’instant se traduit par un besoin impérieux. Je prend garde de ne pas bouger, le bonheur est un animal craintif. Focale parfaite que l’on voudrait infinie. Je sais son corps, l’endroit précis ou sa main repose sur l’accoudoir. Sa hanche frôle la mienne et le vent capricieux m’envoie tantôt une mèche de cheveux qui vient lécher mon visage tantôt les effluves de son parfum sucré. Précautionneusement je tends mes doigts, j’allonge mon poignet, bouge même un peu mon épaule. Cependant, là où sa main repose sur l’accoudoir ne se trouve que du vide, du froid et le contact râpeux du fauteuil en rotin.

C’est à cet instant précis que j’ai baissé les yeux. Impression fugace qui marqua ma rétine comme le flash éblouissant d’un Polaroid. Ses doigts fins et nerveux dans un soubresaut subit se cambrent dans un spasme, se referment, hermétiquement scellés en un poing aux jointures exsangues.
Échappent à l’étreinte.

Je lève alors la tête. Tout son corps souple et alanguit, abandonné à la caresse d’un rayon de soleil contraste avec son poing fermé.

Pourtant elle me souri et lave tout soupçons de l’amoureux transit. Crétin incorrigible.

Il m’a fallu bien des années et l’orage passé, et les pleurs, et les cris, les reproches et la rupture pour que me revienne le souvenir amer de cet instant précis.

https://www.tierslivre.net/ateliers/baudelaire-1-la-forme-dune-ville-une-parenthese/

Baudelaire#2

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