Il y a longtemps que je t’aime

Par ici, comme ailleurs, l’hiver s’en est allé. Le jardin fête comme il se doit l’arrivée du printemps. L’averse hésite, se gonfle, s’enhardit puis renonce bien vite et laisse entrevoir entre les nuages qui s’étirent une palette délavée de couleurs éclatantes. La sève réchauffe l’écorce ridée des branches du chêne centenaire que l’ont croyait morte. Elles font craquer bruyamment leurs vieilles articulations noueuses et se parent de milliers de bourgeons. Coquetterie de jeune demoiselle Elles ont du oublier que le temps de leur jeunesse est déjà loin à présent! Sur la plus haute branche le rossignol chante, le cœur gai. La claire fontaine lui répond en contrebas de sa voie d’alto et dans le bassin la vieille carpe fouille la vase, au pied des nénuphars. Les jonquilles, finement vêtues de leur robe dorée, se laissent encore surprendre par les fraîches matinées du mois de mars. Le chemin de graviers blanc serpente au milieu du gazon et va lécher les pieds de géants de l’ancestrale bâtisse. Immobile et massive, elle lézarde et réchauffe ses vielles pierres qui gardent en mémoires les stigmates du froid glacial d’hier. Les journées s’étirent, encore engourdies de leur sommeil hivernal et le soleil caresse le ventre blanc des chats au travers du carreau poussiéreux. Par la fenêtre entre ouverte, la lumière se joue de milles éclats scintillants sur le plafond. Et le voile léger des rideaux se gonfle par moment aux caprices de la brise tel la voilure d’un bateau.

Le temps parait suspendu.

Pourtant les printemps ont passé. Passent les saisons et passent les années.

Par ici comme ailleurs le temps n’a plus d’emprise, Le bitume a recouvert le chemin, le bassin et les jonquilles. Sa rigueur anthracite ne se laisse distraire ni par le froid ni par la neige et reste impassible aux  chaudes caresses du soleil. Le chêne centenaire a poussé son dernier soupir, digne et fier ; A jamais aussi droit devant les assauts acharnés d’une armée de tronçonneuses. La bâtisse que l’on croyait immortelle n’est plus. A sa place tapine la façade bariolée, vulgaire et aguichante d’un supermarché.

Seul le rossignol chante encore sur le toit haut perché :
« Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai »

Baudelaire#1

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