Pôle emploi #3

Ève court aussi vite que ses jambes peuvent la porter. Son cœur bat à tout rompre dans sa poitrine, son souffle est saccadé. L’air froid et sec du crépuscule d’automne tapisse sa gorge de minuscules aiguilles qui lui arrachent une grimace de douleur. Sur sa peau nue, une goutte d’eau glacée vient lourdement s’écraser. L’orage ne tardera pas à éclater. Elle grommelle: le vieux barbu a vraiment bien choisi son moment pour les chasser, tels des malpropres, du jardin d’Éden. La nuit est presque tout à fait tombée à présent. Au moins, aurait-il pu avoir l’élégance de leur jeter une petite lampe de poche ou prendre cinq minutes pour leur expliquer comment faire du feu…
Elle s’arrête un instant pour reprendre son souffle et reposer ses pieds endoloris.
Plusieurs dizaines de mètre devant elle, des bruits de branchages cassés sont le signe qu’Adam, son bien-aimé la précède. Bien aimé? Encore faut il le dire vite! Son colocataire serait un terme bien plus adapté. Elle ne l’a pas choisit celui là ! Elle compte sur ses doigts: deux. C’est bien cela, ils n’étaient que deux au paradis terrestre. Impossible de faire la difficile dans ces conditions … D’ailleurs elle ne peut pas dire qu’elle le trouve particulièrement beau. Ni d’ailleurs de pouvoir être sûre de ce que le mot beau représente pour elle. Il faut bien avouer qu’être les tous premiers hommes vous prive de centaines d’années de culture et de civilisations pour juger de ce qui est beau ou laid. Non, tout ce qu’elle pouvait affirmer c’est qu’Adam a le mérite d’être là. Avec elle. C’est tout.
Pas tout à fait en vérité …. Une autre caractéristique d’Adam est qu’il n’est pas très futé. Pour ne pas dire un sombre crétin. Une envie irrésistible de croquer dans les fruits de l’arbre de la connaissance s’était emparée d’elle il y a quinze jours de cela. Elle avait d’abord résisté, pesé le pour et le contre, puis s’ennuyant quelque peu, avait pris la décision de mordre avec appétit dans l’un d’eux. Il ne s’était strictement rien passé. Déçue, elle avait alors rapporté à Adam un des fruits à la chair ferme et sucrée. Il avait commencé par gesticuler, s’agiter, rougeaud et en sueur, s’écriant qu’elle n’aurait pas dû y toucher, que le vieux barbu le leur avait formellement interdit. Bref il s’était montré pleutre, lâche et dénué de toute curiosité – comme à son habitude- Ils s’étaient quittés fâchés.
Elle soupire. Ah, Si seulement les choses en étaient restées là! Ève n’était pas femme à se laisser impressionner et il aurait fallu des trésors de persuasion et de patience au vieux barbu pour qu’elle avoue son méfait. Mais à peine avait-elle tourné les talons qu’Adam croquait avec gourmandise dans le fruit défendu. Par la suite, les choses étaient allées de mal en pis. L’imbécile n’avait pas pu s’empêcher de fanfaronner. Eve avait pressenti que les choses allaient mal tourner le soir où Adam était rentré avec une feuille de vigne en guise de cache sexe improvisé, la sommant de de faire de même. De qui voulait il se cacher au juste ? Les animaux de la création avaient d’autres chats à fouetter que reluquer les bijoux de famille d’Adam. Quant à elle, elle l’avait toujours connu nu… alors…
Elle se remémore la scène cruciale qui s’était joué quelques heures auparavant dans leur petite cabane de branchages et de feuilles, qu’Adam avait construit à leur arrivée au paradis terrestre. Le soleil amorçait sa course vers l’horizon, Ève s’affairait à quelque tâche ménagère pendant qu’Adam bricolait à l’extérieur. Le vieux barbu avait frappé à la porte. Son air furieux ne laissait aucun doute sur ses intentions:
« Allez hop ! Vous êtes priés de débarrasser le plancher sans attendre… »
Elle avait bien vu la terreur inscrite dans les yeux d’Adam. Il lui avait paru si fragile. Il avait alors tout avoué comme un enfant, pris sur le fait. Ils n’avaient pas eu d’autre choix que de remballer leurs clics et leur clacs… pas grand chose pour tout dire. Quand on a l’habitude de vivre d’amour et d’eau fraîche, on ne s’encombre pas d’inutile.
Ève jette un regard à l’épais mur de ronce qui se dresse devant elle. Quel goujat ! Adam avait aussitôt pris ses jambes à son cou et, depuis, ne s’est pas retourné un seul instant pour voir si Ève arrivait à suivre. Tout à l’heure, quand il se rendra compte qu’ils sont perdus dans l’obscurité totale de cette forêt inhospitalière et qu’il l’appellera avec une voix tremblante elle lui fera tâter de sa colère à elle. Celle du vieux barbu lui paraîtra bien douce!
Pour remettre un peu d’ordre dans ses pensées Ève fait le récapitulatif de sa courte (où longue on ne sait pas très bien) existence au paradis terrestre. Le Paradis Terrestre c’est un peu le parc d’attraction de la nouveauté. Un lieu entièrement vierge. Tout y a été crée pour laisser libre cours à l’imagination des premiers hommes. C’est le vieux barbu qui l’a inventé de toute pièce. En six jours seulement. Imaginez l’exploit. Le septième jour. Il a façonné Adam. Puis rapidement Eve, d’une de ses côtes, pour lui tenir compagnie. Il a placé ses créatures dans cet écrin verdoyant. L’imagination étant beaucoup moins prompte à fonctionner quand on souffre de la faim où de la soif, le Paradis Terrestre est une enclave où tout est prévu pour le confort et le bien être de ses deux petits habitants. All inclusive, comme dans les meilleurs hôtels. Un feu d’artifice de sensations nouvelles pour tous les sens. Un catalogue infini de texture et d’odeurs, des couleurs à en perdre la tête, le soleil trois soixante cinq jours par ans. A en faire pâlir d’envie les plus belles brochures en papier glacé exposé derrière les vitrines des agences de voyages pour clients fortunés.
Tout cela est bel et bien terminé à présent pour les deux premiers hommes. Eve a un petit pincement de culpabilité au creux de l’estomac. Elle aurait pourtant dû redoubler de vigilance. Tout reposait sur leurs épaules pour les milliards d’humains qui allaient suivre….
C’est alors que lui revient à l’esprit l’ultime menace que le vieux barbu avait prononcé à son égard:
« Tu enfanteras dans la douleur ! »
Une ride de colère barre son front. Adam se comporte comme un idiot et c’est elle paye les pots cassés ! Cela dépasse les bornes ! La douleur… elle ne sait que vaguement ce que ce mot signifie, toutes ces sensations bassement corporelle sont tellement nouvelles pour elles: l’épuisement de leur course effrénée, les crampes dans ses mollets, l’écorchure des ronces sur ses avants bras…
Il fait tout à fait noir à présent, sa longue chevelure détrempée par la pluie qui tombe à torrent lui fait comme un emplâtre glacé le long de sa colonne vertébrale. Elle tend l’oreille. Des bruits de pas lui laissent penser qu’Adam est en train de rebrousser chemin pour la chercher. Un éclair strie d’une lumière aveuglante le mur impénétrable de branches et de buissons qui lui fait face.
Eve n’est pas femme à se décourager aussi facilement. La nuit s’annonce difficile, mais demain est un autre jour. Ils seront enfin libres de leurs décisions, adultes et responsable. Ils finiront bien par se remettre de toutes ces émotions, se reconstruire, peut-être même trouver un petit endroit sympathique pour rebâtir un abri. D’ici quelques mois tout cela sera bien loin derrière eux.
Alors voilà elle décide à cet instant même: elle n’aura que trois enfants. Trois c’est bien. C’est moderne comme famille. Pas question d’avoir une marmaille braillante et affamée collée à ses jupes tout le restant de sa vie. Il faudra surtout qu’elle prenne soin de ses filles et de ses belles filles. Tout repose sur leurs épaules. On ne peut pas compter sur les hommes. Elle leur apprendra à être maître de leur vie. Elle s’imagine avec un sourire ouvrir une petite cabane dédiée à dispenser ses bons conseils. Oui elle a même déjà un nom. Elle croit qu’elle pourrait l’appeler le Planning familial

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