Fais moi un signe

Ses mains, posées bien à plat sur le papier granuleux, semblent être inertes. La paume, lisse et rebondie, striée de rides aux zones de pliure se prolonge par les doigts à la peau fine tatouée de circonvolutions uniques. Sur le dessus, dans l’alignement des phalanges coiffées de cinq ongles jaunis par le tabac, cinq fins tendons glissent sous la peau. Tels les fils d’une marionnette, ils actionnent la mécanique complexe de l’ossature légère de la main qui tressaille à présent à la surface du papier uniformément blanc. Ils convergent au poignet, fin et nerveux qui, à peine fléchit, se déplace de gauche à droite. Lorsqu’il arrive en bout de page, il se replace dans un geste sûr et sec sur la ligne inférieure et reprend son mouvement pendulaire. La pulpe de l’index et du majeur effleurent et pressent alternativement des centaines de minuscules aspérités savamment disposées à la surface du papier un peu rugueux. Ses mains déchiffrent patiemment la signification de ces lettres incolores faites de bosses et de creux. Tantôt rêveuses et aériennes, tantôts concentrés rapides et précises. Elles ménagent des pauses, font la liaison, associent les idées, parfois butent sur un mot puis dans un geste de dédain le sautent pour le suivant. Soudain, dix-huit heures sonnent à l’horloge. Sursaut très léger de l’auriculaire puis le poignet se détend, la main s’ouvre et cherche en tâtonnant le marque page posé en avant du livre. Elle pince avec délicatesse le rectangle de papier glacé entre le pouce et l’index. Le soupèse, en dessine les contours avec le bout du majeur puis une fois identifié, le dépose délicatement au contact de la tranche du livre refermé dans un claquement sec. Le propriétaire de ces mains prend le temps de croiser un instant ses doigts sur la couverture de carton. Derrière son front, au-dessus de ses lunettes aux verres teintés et aux montures épaisses qu’il ne quitte jamais naissent des images. Des images sans couleurs certes mais des images riches de matière et de relief ou les arêtes aigues et coupantes succèdent à des courbes douces et profondes. Vingt-quatre images par seconde, très exactement, imprimées sur la rétine de la peau fine de ses doigts.

Le silence est complet, pourtant la discussion s’éternise. Elle s’emporte, s’étonne, se passionne. Échaudées par le débat houleux ses mains dansent dans l’air dans une chorégraphie maîtrisée, parfaite. Elles sont fines nerveuses et musclées. Les ongles sont soigneusement colorés de rouge. Elles virevoltent et papillonnent tantôt légères tantôt plus lourdes. S’élèvent haut au dessus de sa tête puis dans un mouvement circulaire s’abaissent jusque devant la poitrine qu’elles effleurent se donnant de l’élan pour se projeter plus en avant ; semblent vouloir s’arrêter, hésitent puis repartent de plus belle. Elles se tendent, se ferment- fort- jusqu’à en faire blanchir la jointure des articulations juste là sur le dessus du poing, puis s’ouvrent, offertes, la paume vers l’avant. Les doigts s’arc-boutent, se cherchent, se chevauchent, se croisent, se pressent puis s’éloignent. Le tout avec une vitesse vertigineuse. Il leur faut être précises ne pas laisser échapper le mot juste avoir une diction irréprochable, utiliser la bonne intonation. Ainsi La lettre C que l’on forme entre le pouce et l’index qui se font face sans se toucher n’a pas le même arrondi, la même courbure selon qu’on l’emploi pour parler de colère ou de caresses. Dans le silence le plus complet, ses mains parlent, chuchotent, crient, chantent, fredonnent, s’indignent, s’offusquent, se réjouissent, ironisent,  s’entrechoquent et vibrent comme deux cordes vocales. Brusquement, la tranche de la main droite se dresse sur la paume de la gauche puis s’élève jusqu’à sa bouche où l’ongle vermillon de l’index vient se confondre avec le pourpre de ses lèvres.  « Il vaut mieux être sourde que d’entendre cela ! » ironisent t’elle, par ce geste, pour qui sait les entendre. Enfin, dans un dernier salut, elles plongent le long des hanches, jusqu’au fond des poches, les deux poings fermés, signe courroucé que ce débat stérile a bien assez duré.

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