Leçon d’anatomie

Personne ne nous avait préparé à cela. Épreuve du feu. Sorte de désensibilisation à la violence des soins à laquelle nous serons dûment autorisés par la suite.
Nous sommes convoqués par petit groupe au laboratoire d’anatomie par un bel après midi ensoleillé. A cet instant précis, je regrette que l’inscription en lettres vertes au dessus de la porte d’entrée ne soit pas plus explicite. J’aurais tourné les talons, me serait fait porter pâle ou aurait échangé ma place…Devant moi : une bassine de mains. Coupe franche et nette au poignet. Nageant dans le formol. Au milieu d’autres bassines de plastique coloré, fermées d’un couvercle. Je ne veux surtout pas savoir ce qu’elles contiennent. Rester concentrée. Ne pas vomir. Je jette un coup d’œil alentour, dévisage l’homme qui travaille ici et traîne un peu plus loin, affairé à je ne sais quelle besogne morbide. Se souvenir de ne pas se trouver seule avec lui : c’est un professionnel du découpage de corps…. a t’il suivi une formation où a t il appris sur le tas? Ne pas y penser. Rester concentrée. L’étudiant à ma droite est au moins aussi pâle que ce banc de mains flottantes dont le professeur d’anatomie est en train de pêcher un exemplaire de taille moyenne pour le déposer un peu plus loin sur une table recouverte d’un drap bleu. Il nous invite à approcher. Ne pas trop s’approcher. Hors de question de poser mes doigts sur cette peau morte gonflée de formol. L’odeur est quasi insoutenable. Rester concentrée. Ne pas vomir. L’objet est à présent éclairé d’une lumière crue. La peau est ridée, friable de l’humidité qu’on lui impose. Elle desquame et se marque au moindre choc. A l’annulaire une marque plus claire, circulaire, à la base du doigt. La marque d’un anneau. Ne pas y penser. Je me concentre sur les mots du professeur: surtout ne pas penser… la lame froide du scalpel s’attaque à la pulpe, tranche au passage largement la ligne de vie. Pas une goutte de sang. Les chairs grisâtres, comme digérées par le formol, entourent les tendons d’un blanc aveuglant. Le professeur s’en saisit entre son pouce et son index gantés de latex et actionne la main, inerte, comme une vulgaire marionnette. Rires étouffés, nerveux, dans mon dos. Les doigts se fléchissent vers la paume, large plaie béante. Mouvement de protection, mouvement d’amour avec lequel on saisit un objet, comme une main, la main de l’autre, la main d’un enfant, la main de l’être aimé… rester concentrée, ne pas penser… la suite de la leçon : rien retenu. Passée à gérer la sensation de vide intérieur, aux limbes de l’évanouissement, et à surveiller que le psychopathe découpeur de corps ne se trouve pas derrière mon dos.
Enfin le retour irréel au soleil éblouissant. On fanfaronne. Personne n’est tombé dans les pommes. Je prétexte un livre à rendre à la bibliothèque universitaire pour m’éloigner du groupe. Je m’arrête aux toilettes et lave avec application mes mains. L’odeur est tenace, accroche à chaque centimètre de la peau et des vêtements. Je garde longtemps mes deux poings fermés sous le jet d’eau. Je me surprends à ne les avoir encore jamais vraiment regardées. Elles sont rougies du lavage appuyé que je viens de leur faire subir. J’allonge mes doigts coiffés d’un ongle délicatement rosé. Sous la peau fine de la pulpe charnue, mon pouls bat. Encore un peu trop vite. Au dos, les veines épaisses et gonflées par la chaleur drainent largement le sang en un delta de fleuves bleutés. Je les retourne, les deux paumes ouvertes vers le haut. Je viens pourtant de les sécher soigneusement mais une fine pellicule transparente converge et se condense dans le creux des sillons entrecroisés. Elles sont encore humides. Presque aussi humide que si on les avait plongé dans une bassine de formol. Moites.

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