C’était écrit

J-1

On s’en moque, on plaisante. Comment y croire? Comment imaginer? On est bien trop fort, bien trop malins, bien trop loin. Cela ne peut, cela ne doit pas arriver. Cassandre n’a qu’à ravaler sa fierté. Nous l’écartons d’un revers de la main. Avec dédain et supériorité.

Quand une guerre éclate, les gens disent: ça ne durera pas, c’est trop bête. Et sans doute une guerre est certainement trop bête, mais cela ne l’empêche pas de durer. La bêtise insiste toujours, on s’en apercevrait si l’on ne pensait pas toujours à soi

Aveuglés par notre orgueil de pays civilisé donc intrinsèquement supérieur et intouchable, on finit par se convaincre: Rien ne peut nous arriver.

Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer


J0

Comment cela est-ce possible? Cela n’est assurément pas possible. Le visage de notre dirigeant est calme et paisible, bien cadré au centre du petit écran noir. Pourtant il parle de guerre. Quelle guerre pourrait justifier de s’enfermer chez soi? Ce soir-là,

J’ai compris que tout le malheur des hommes venaient de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair


Les mesures n’étaient pas draconiennes et l’on semblait avoir beaucoup sacrifié au désir de ne pas inquiéter l’opinion publique

La suite nous dira que le pouvoir de contamination du virus était exponentiel. Pourtant, pas de changement de cap dans les mesures annoncées. Et pourtant? Et pourtant,

La situation était grave, mais qu’est-ce que cela prouvait? Cela prouvait qu’il fallait des mesures encore plus exceptionnelles

S’ensuivent des scènes d’égoïsme et de profonde bêtise, telles que l’homme, hélas, nous y a habitué dans les heures les plus sombres de son histoire.

Beaucoup cependant espéraient toujours que l’épidémie allait s’arrêter et qu’ils seraient épargnés avec leur famille. En conséquence, ils ne se sentaient encore obligés à rien

Jour d’après

Tout est encore si calme. Les nuits, c’est cela oui, les nuits annoncent la tempête. Les cauchemars sous mes paupières closes s’entrechoquent et se répondent en un capharnaüm indescriptible. Comment imaginer quand on est calfeutré chez soi, l’inimaginable?

Et puisqu’un homme mort n’a de poids que si on l’a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers l’histoire ne sont qu’une fumée dans l’imagination

Mes pensées vont à notre vieil ami, Hippocrate. A l’heure qu’il est, le malheureux doit se retourner dans sa tombe.

Son rôle n’était plus de guérir. Son rôle était de diagnostiquer. Découvrir, voir, décrire, enregistrer, puis condamner, c’était sa tâche

Le plus terrible de mes cauchemars, cependant, n’était pas dans la débauche de tuyaux, cathéters et scopes hurlants en tout genre. Non, il prenait naissance dans le silence. Le silence de la solitude imposée à toutes ces victimes. Aurons-nous assez de force et de courage, nous
soignants, pour veiller autant d’âmes à la fois?

Les malades mourraient loin de leur famille et on avait interdit les veillées rituelles, si bien que celui qui était mort dans la soirée passait sa nuit tout seul

Jour d’encore après….

Que reste-t-il? Peut-on reconstruire quelque chose qui ait la saveur du vivant avec sur notre palais ce goût amer et entêtant? Ce goût de sang? A l’heure où ces quelques lignes naissent sur le clavier de mon ordinateur, je n’espère qu’une seule chose: puissent mes cauchemars avoir la décence de ne pas s’aventurer dans ce monde bien trop réel…
Quoi qu’il advienne, nous voilà marqués, assurément, d’une trace indélébile.

Chez les uns, la peste avait enraciné un scepticisme profond dont ils ne pouvaient se débarrasser

Pourtant, nous soignants, c’est certain, serons acclamés en héros par ceux qui l’instant d’avant nous considéraient avec mépris. Quand s’arrêtera cette macabre mascarade?
Souvenons-nous ensembles de ce qu’Albert Camus écrivait il y a plus de soixante-dix ans avec sagesse et clairvoyance:

Je n’ai pas de goût, je crois pour l’héroïsme et la sainteté. Ce qui m’intéresse c’est d’être un homme


Albert Camus, La Peste, 1947

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