Jusqu’ici tout va bien

C’est l’histoire d’un type qui tombe d’un immeuble…
– Je la connais ton histoire on me l’a déjà racontée…
– Non, crois moi, tu ne la connais pas, du moins pas vraiment. Ceux qui la racontent l’abiment, la bâclent, comme si elle n’en valait pas la peine
– Trop courte…
– Pas si sûr… et puis les histoires courtes sont souvent les meilleures…

Donc c’est l’histoire d’un type qui tombe d’un immeuble…
La seule chose dont je suis certain c’est qu’il s’agit d’un immeuble de dix étages. Un de ces immeubles gris, gris béton, gris délavé, gris triste. Un parallélépipède rectangle parfait où rien ne dépasse. Enfin si, ce jour là, ce type se permet d’outrepasser les limites du parallélépipède. Il se trouve dehors,en quelque sorte, au delà de la frontière. Plus tout à fait dans le gris de l’immeuble, pas encore vraiment dans le bleu du ciel.
Le type tombe…

Au dixième étage, un enfant joue avec concentration dans sa chambre. Une chambre qui ressemble à toutes les chambres d’enfant. La fenêtre est encadrée de rideaux aux motifs gais et colorés. L’enfant se tient au centre de la pièce. Il joue a faire la guerre et toute une armée de petits soldats de plomb progresse dans la jungle des poils épais du tapis. Il lève la tête à l’instant même ou le type passe devant sa fenêtre. Lui, se dit que ce n’est qu’un enfant et qu’il ne veux pas l’effrayer. Il lui sourit. Il n’y peu rien mais son sourire est déformé. Il s’étire de la lassitude de sa vie et grimace devant son dramatique avenir. Il n’y peut rien, il a toujours souri ainsi. L’enfant le regarde. Cela ne dure bien sûr pas plus d’un dixième de seconde. Puis décide de lui offrir un sourire en retour. Un sourire franc et entier. Le sourire de l’enfance. Le type se dit qu’une fois que tous les trous entre les petites dents de lait auront été remplacés par des dents d’adulte alors l’enfant aura le même sourire difforme que lui. Il prend le temps de graver ce sourire dans sa mémoire, même si elle ne doit plus lui servir pour très longtemps.
Le type continue de tomber…

Au neuvième étage, un vieillard profite de quelques rayons de soleil sur son minuscule balcon. Il est sur le point de s’assoupir lorsque le léger courant d’air qui accompagne la chute du corps du type lui fait ouvrir les yeux.
– Eh ! Toi ! que fais tu ?
– Je tombe de l’immeuble, lui répond le type en criant un peu parce qu’il n’est pas tout à côté du vieillard et qu’il se dit que tous les vieillard sont par définition un peu sourd.
– Tu tombes? Cela ne veut rien dire. On ne tombe pas. On chute, on est poussé dans le vide, on trébuche malencontreusement, on saute, on attente à ses jours mais on ne tombe pas bon sang…
Le type ne sait pas quoi lui répondre. Il se creuse la tête sur les raisons de sa chute mais rien ne lui vient. Il lui crie alors :
– Jusque ici tout va bien !
– Ce n’est pas une réponse ça. Et puis pourquoi te voiles-tu la face? Tu es fichu. D’ici quelques minutes tout au plus tu va t’écraser contre le bitume dans un bruit sourd. C’est inéluctable. Vois les choses en face mon p’tit gars. A ta place je considérerai le verre à moitié vide plutôt qu’à moitié plein…
– Il me reste encore huit étages à parcourir et même si cela ne doit durer que quelques secondes je vous prie de ne pas gâcher mon plaisir….
Le vieillard hausse les épaules, referme ses paupières puis se laisse glisser vers le sommeil.
Le type tombe encore…

Au huitième étage, c’est l’agitation. Au milieu d’une montagne de carton, un homme et une femme, rangent soigneusement divers objets qu’ils entourent de papier de soie avant de les faire disparaître dans un des cartons resté ouvert. Trois hommes à la carrure impressionnante font des va et vient depuis la porte d’entrée où ils font disparaitre les cartons. Régulièrement, tantôt l’homme, tantôt la femme marque un temps d’arrêt sur un des objets. Ils échangent alors un sourire complice. Les hommes dans leur dos semblent ne pas exister, immenses spectres transparents. Ces objets et tous les souvenirs qu’ils évoquent n’appartiennent qu’à eux. Le type se souvient lui aussi que son histoire a commencée bien avant le sommet de cet immeuble. Que sa vie n’a pas toujours été régie par les lois de la gravité. Mais ça c’est une autre histoire.
Il poursuit sa chute….

Au septième étage, il est surpris de découvrir un oasis de verdure. Une glycine et un chèvrefeuille entremêlent leurs fleurs délicates et forment un cadre odorant à ce tableau. Au sol, dans des pots de terre de taille différentes, des pensées et des géraniums sauvages rouges écarlates sont disposés avec soin entre des succulentes qui serpentent et se rejoignent de loin en loin. Un papillon aux ailes blanches qui reflète l’éclat scintillant du soleil butine avec entrain une fleur mauve de glycine. Le type reste interdit devant un spectacle d’une telle beauté. Une larme nait du coin de son œil droit. Minuscule perle translucide qui roule lentement sur sa joue et à l’instant où elle se détache, plus légère que le corps qui chute, semble rester un instant comme en apesanteur puis vient s’écraser doucement sur une fleur de pensée. Rouge sang.
Le type n’en finit plus de tomber….


Au sixième étage. Une femme d’un certain âge est devant ses fourneaux. Elle porte un chignon serré, un tablier blanc immaculé et lui tourne partiellement le dos. Sa main droite parsemé de milles rides remue avec énergie une cuillère en bois dans une lourde marmite de fonte. De la fumée blanche s’en échappe et va mourir sur le plafond de la cuisine. Par la fenêtre entrouverte, où sèche un torchon vichy, le type hume l’odeur des oignons et champignons assaisonnés de thym et d’origan qui mijotent. Il se dit que s’il pouvait avoir droit à une dernière volonté, ça ne serait pas une cigarette qu’il demanderai mais une bouchée seulement de son plat préféré.
Sa chute semble interminable…

Au cinquième étage, un homme en uniforme bleu l’invective, le poing levé. Son visage, rouge et tuméfié, semble sur le point d’exploser.
– Monsieur, veuillez arrêter cela immédiatement, il est strictement interdit de sauter du toit ! La loi prévoit une forte amende et une peine de prison propres à vous faire réfléchir…
– Je me rangerai bien volontiers à votre avis mais à vrai dire je n’ai plus vraiment le temps de réfléchir. Adressez-vous à mon avocat ! Au revoir monsieur l’agent, et bonne journée à vous !
L’homme en uniforme hurle une réponse. Incompréhensible. L’air qui défile à toute allure- où bien son corps qui défile dans l’air, il ne sait plus très bien- et siffle dans ses oreilles est assourdissant à présent.
Le type choit…

Au quatrième étage, il sent son cœur lui remonter dans la gorge. Il ne saurait dire si c’est sous l’effet de la vitesse vertigineuse ou de la scène qui se joue sous ses yeux. Une femme est assise au bord de son lit. La fenêtre est largement ouverte. Ses lèvres dansent comme si elle chantait mais il ne peut l’entendre. Elle est affairée à brosser ses longs cheveux couleur de feu. Elle porte des pommettes hautes et fières. Piédestal à ses yeux en amandes à la couleur translucide. Elle les lève alors à présent vers le type. Une alchimie se forme instantanément, comme un arc électrique qui les relierait tous deux. Au bord du désespoir dans la perspective ne plus pouvoir la contempler d’ici quelques secondes, le type avale une énorme bouffée d’air et la rend en un cri qui vient du fond de sa poitrine :
– Mademoiselle je vous aime à en mourir. Laissez moi vous demander votre main.
La femme se lève dans un bond. La brosse n’a pas touché terre que la voilà à la fenêtre, tendue à l’extrême, dans un équilibre instable, à deux doigts de vaciller dans le vide. Elle lui présente sa main. Lui se contorsionne et s’étire en s’en faire mal. Leurs doigts s’effleurent, un instant à peine. Il n’a jamais vécu une sensation charnelle aussi légère et intense à la fois. Il est heureux.
Sa chute se poursuit…

Au troisième étage, c’est une pièce vide, entièrement blanche, du sol au plafond, qu’il distingue au travers de la fenêtre. Comme si personne n’avait jamais vécu ici et personne n’y vivrai jamais. Un pigeon, posé sur le garde fou, lui jette un regard de travers
– Tu es doué pour l’art du piqué mais tu ferais bien de t’acheter une paire d’ailes, tu cours au devant de graves ennuis…
Est ce la vitesse qui lui fait perdre la tête ou bien ce pigeon lui a t’il réellement parlé ?
Il est toujours en chute libre…

Au deuxième étage, une étroite fenêtre donne sur la cage d’escalier où le concierge est en train de passer la serpillière. Ses épaules sont voutées, ses yeux cernés. Il se retourne vers le type et lui dit d’un ton monocorde:
– Dites, vous serez bien aimable de ne pas salir le parking. Cela va me prendre des jours à nettoyer et au prix où l’on me paye…
Le type ressent une sympathie immédiate pour lui. Il ne sait pas quoi lui répondre : il désire du fond du cœur lui épargner ce travail ingrat mais il ne sait pas bien comment s’y prendre. Alors il ne dit rien.
Sa chute le ramène impitoyablement vers le sol…

Au premier étage, un petit balcon. Un chien aux oreilles tombantes et soyeuses s’est assis sur une chaise et laisse reposer sa tête sur la rambarde. Il ne lâche pas le type des yeux. Le type, lui, sait que ce chien l’observe depuis le début de sa chute. Et qu’il le suivra jusqu’à la fin. Ne détournera pas les yeux quand il sera réduit en miettes ensanglantées un étage plus bas. Bizarrement, cela le rassure.
Sa chute arrive à son terme…

A quelques dizaines de centimètres du sol et quelques infimes millième de secondes de l’impact, l’homme se dit que ce n’est pas votre vie qui défile devant vos yeux lorsque vous mourez mais bien vous qui défilez devant votre vie. Le sol gris, gris béton gris délavé gris triste, lui semble presque se déformer et ne plus être tout à fait plat. Il va pouvoir dans un infime instant y reposer sa tête qui lui pèse bien lourd à présent.
Il ferme ses paupières
Jusque ici tout va bien…
Dans le silence qui suit l’impact, le parallélépipède rectangle retrouve ses limites droites et sévères. Seul le hurlement d’un chien rompt le silence alors revenu.

2 commentaires sur « Jusqu’ici tout va bien »

  1. J’aime bien la liberté prise avec le temps, implicitement, et la libération explicite de l’espace gris de l’immeuble par le suicidaire. Ça
    crée une distorsion spatio temporelle qui fait relativiser la vie qui défile.

    Aimé par 1 personne

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