Nuits blanches #3

L’oiseau de feu

Vingt-quatre décembre, la neige tombe à gros flocons sous le halo des réverbères et recouvre le parking de l’hôpital d’une ouate silencieuse.
Un couple arrive devant la porte de la maternité. Ce qui les lie, leurs souvenirs, leur histoire, cela n’appartient qu’à eux. Ils s’apprêtent à rentrer dans ce lieu et en ressortiront différents à tout jamais : l’instant est solennel.
Le visage de la femme est crispée, celui de l’homme à peine plus détendu.
Ils sonnent à l’interphone un peu empotés: comment s’annonce t’on quand on vient donner la vie?
Le claquement de la serrure et la porte s’ouvre. Une sage femme s’affaire autour d’eux.
Elle les installe dans un box (toujours cette satanée boîte) d’accouchement. Sourire rapide de connivence entre les deux protagonistes: ça y‘ est on y est pour de bon! Check liste rapide:
« – Le sac est bien là ? A t’on pensé à fermer la porte en partant ? A nourrir le chat ?»
La routine du quotidien revêt une saveur rassurante.
Puis vient la douleur, la vraie, celle que nos grand mères nous ont chuchotée à l’oreille. Comme une vague, elle broie les corps dans son rouleau, descend puis se retire. Les instants de répit sont de plus en plus court. Il faut garder le cap dans cette soudaine tempête, ne pas perdre la tête.
Le mousse est rapidement dépassé par les événements il court de droite à gauche, est gauche, empoté, il fait de son mieux pourtant pour faire bonne figure pour prendre part à ce remue ménage qui lui est au fond totalement incompréhensible.
La sonnerie de mon téléphone retentit : trois heures du matin, je ne suis couchée que depuis une toute petite demi heure. Saleté de téléphone, je fais tomber la moitié de ma table de nuit pour arriver à éteindre la sonnerie stridente. 
« Huuumm quoi?
– Péri au box 4 »
La sage femme au bout du fil a déjà raccroché.
Bonjour, s’il te plaît, merci, je voudrais… pas la force de m’énerver sur la forme…
Je me lève au radar, marque de l’oreiller au travers de la joue.
« – Bonjour Madame je suis l’anesthésiste
Regard plein de gratitude, cette nuit j’ai le beau rôle je suis son phare dans la nuit, sa bouée de sauvetage.
Pas le temps de rouler des mécaniques mon lit m’attend.
– Allez hop le futur papa dehors! on s’assoit sur le lit et que ça saute! »
La péridurale est posée en dix minutes, mécanique huilée de ce geste répété des centaines de fois.
Ma patiente soulagée ferme les yeux de fatigue. Le père revient soulagé lui aussi de pouvoir jouir d’un instant d’accalmie.
Comme tout bon super héros je m’éclipse au plus vite, lasse de retrouver mon lit.
Je ne sais plus depuis combien de temps je me suis recouchée quand cette satanée sonnerie retenti de nouveau. Tiens, je n’ai même pas eu le courage d’éteindre la lumière avant de sombrer dans un demi sommeil.
« Forceps au box 4 »
Je ne m’attarde pas sur les formules de politesses: cette fois ci c’est urgent.
Au box 4 c’est la révolution, deux sages femmes, une auxiliaire puéricultrice, l’obstétricien et son interne, un infirmier anesthésiste s’agglutinent dans la pièce trop étroite : La crèche est au complet.
L’infirmier a déjà « renforcé » la péridurale. Me voilà donc presque inutile, l’âne  du tableau. Je me faufile le long du mur, bien décidé à me faire discrète  même si la scène est déjà bien éloignée de toute pudeur chrétienne.
Cliquetis du métal, éclat froid à même la peau, partie de bras de fer. En quelques minutes qui paraissent une éternité l’enfant paraît. On sectionne le cordon, fin fil d’Ariane … On le dépose délicatement sur le sein de sa mère. Tous les visages se tournent vers lui quand enfin viens le cri : vigoureux, puissant, primitif.
C’est à cet instant que le tableau, brutalement, se scinde en deux : ils sont trois, seuls au monde.
« On est nez à nez, les yeux dans les yeux, quel est le plus étonné des deux ? »
La magie reste intacte. Une larme coule sur ma joue que je dissimule bien vite derrière mon masque: les super-héros ne pleurent pas.

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