Nuits blanches #1

Déchoquage

Minuit
Ça commence par le silence, les regards se croisent, dernière répétition des trop rares informations que le SAMU a pu nous donner :
« C’est un AVP,  PL contre VL choc frontal à haute cinétique non ceinturé
Langage codé, informel, comme quand on jouait enfants, pour faire semblant. Les mots sont propres nets concis et ne laissent présager de la scène qui va suivre.
– Ils sont là!
Un corps disloqué, sanglé dans son sarcophage de plastique, couvert de sang et de traces de bitume. Ses vêtements, derniers vestiges de son humanité, ont été déchirés si ce n’est par la violence du choc par les ciseaux de l’urgentiste.
– Glasgow 13, tension artérielle 86 sur 38, pouls à 137, hemocue à 6, Noradrénaline à 4
En guise de présentation une série de chiffres, chiffres divinatoires : c’est mal barré.
Puis en aparté, murmuré tout bas (on joue encore comme des enfants ?)
– La passagère est morte sur le coup on a rien pu faire »
Image de  tôle froissé, voiture qui ralentissent sur l’autoroute pour se délecter de la violence ordinaire dans l’hermétisme rassurant de l’habitacle « Tu as vu c’est eux et pas nous … », La nausée que l’on ravale bien vite. Euthanasie des sentiments, le moment est à l’action, pas le temps de rêvasser.
« – Bonjour monsieur, comment vous sentez vous?
A l’instant où ces mots passent mes lèvres je réalise à quel point ma question est idiote, inappropriée… Mais tant pis, continuons comme si on jouait à faire semblant.
– J’ai mal partout, je ne sens plus mes jambes… Et ma femme comment va t’elle ?
M’affairer à l’examiner, à le palper, me permet d’éviter de lui répondre ni même de croiser son regard l’espace de quelques secondes.
 – Ma femme… ?  
Comme si je n’avais pas entendu… Un reproche muet monte en moi : mais enfin soyez raisonnable,  regardez-vous ! Ne voyez vous pas que ce n’est ni le lieu ni le moment de parler de ça. Laissez moi du temps. Je reviendrais tout à l’heure, demain dans votre chambre quand ça ira mieux et nous aurons alors tout loisir de s’indigner sur l’injustice de la vie autour d’un bon café.
– Ma femme … ? » L’inquiétude grandi dans ses yeux. Le bougre il va bien falloir que je lui réponde…Débat rapide avec  moi même :
– Frontal ? : « Elle n’a pas survécu » Trop brutal et puis il va falloir gérer ses cris et ses sanglots en plus de tout
– Élucidation ? : « Je vous expliquerai plus tard » Trop mystérieux il va se douter que je lui cache quelque chose
– Mensonge ? : « Elle va bien » Non ! Inenvisageable
– Mensonge par omission ? : « Je n’ai pas plus de nouvelle  mais dès que possible j’en prendrai et vous en informerai » Ca y’est voilà la bonne formule…
« Elle est morte », ces trois mots  fusent par-dessus mon épaule. C’est  l’infirmière affairée à retirer les lambeaux de vêtements, probablement agacée par mon silence. Sur le coup je ne lui en veut même pas : elle m’évite une réponse.
Les larmes coulent doucement le long de ses joues. Pas un cri, pas un sanglot comme je le redoutais. Il est bien trop faible à présent, livide, presque transparent
« Je suis désolée monsieur », phrase inutile, vide de sens (à quoi bon s’excuser d’une mort dont on est totalement étranger?), mais qui a l’avantage de combler le silence devenu trop pesant.
Je prends le temps d’accrocher son regard, instant suspendu : je suis là avec toi, tu peux compter sur moi
« On va vous endormir, votre état l’exige…
– Je vais mourir moi aussi ?
Sourire que je veux rassurant,
– On se retrouve à votre réveil »
Encore un mensonge, promesse que je sais d’avance que je ne peux tenir.
Puis vient l’amnésie réconfortante, l’hypnose, les traits se détendent.
La suite  s’étire sur le restant de la nuit, lumière blafarde des néons qui filtre au travers des tubulures rouges du sang que l’on déverse par litre entier dans ce corps de plus en plus évanescent.
La danse est bien connue, répétée des dizaines de fois. État des lieux au scanner : fracture, commotion, hémorragie interne, blush (tiens curieux ce mot qui évoque le rouge aux joues alors que lui est si pâle…). Course contre la montre au bloc. Passage de relais.
On s’accorde enfin une pause autour de la machine à café. Cernes, la fatigue est papable dans l’élocution. On plaisante pour ne plus y penser. A t’on fait du mieux qu’on a pu ?
Sonnerie du téléphone de garde trop forte, trop tôt :
« On a pas pu contrôler l’hémorragie, c’est allé très vite, il est mort « 
La scène se termine comme elle a commencée: dans le silence. Je regarde mes mains, elles sont maculées de sang. Je ne peux m’empêcher de lui en vouloir un peu de m’avoir fait mentir.

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