Post scriptum

L’homme titube, le regard vitreux. Comme un peu perdu. Perdu. Voilà longtemps que cet adjectif est celui qui le caractérise le mieux. Je lève les yeux de l’écran de l’ordinateur. Il a les yeux baissés, les épaules basses. Je le sens usé par la vie, fatigué d’être lui et de n’être que lui. Visage buriné, traits tirés. A présent, il tente de se lever de sa chaise pour se rendre sur la table d’examen. Un remords me gagne : il est encore temps de lui dire de rester à sa place…Pour sûr, il va tanguer, pencher comme la tour de Pise et s’affaler à terre mollement semblable à une poupée de chiffon. Il faudra alors l’aider à se relever. Je n’ai aucune envie de le prendre à bras le corps. Son hygiène corporelle ne fait, plus partie depuis longtemps, de ses priorités. Et puis la file des patients s’allonge dangereusement dans la salle d’attente.
Je l’observe, avec dans les yeux un encouragement muet. Il déploie alors prudemment son grand corps sec, au teint jauni, creusé par endroit. Fente avant, saut carpé, pas chassé : telle une ballerine sans tutu, il enchaine quelques entrechats. Alternant avec art, maîtrise et démaîtrise de son centre de gravité.
Bien mal m’en pris. Je regrette de n’avoir pas misé une petite pièce sur lui. En un temps plus court qu’il n’en faut pour l’écrire, le voilà assis, docile et parfaitement immobile sur le matelas bleu ciel recouvert d’un papier blanc. En silence, j’applaudis l’exploit, haut et fort, de mes deux mains. Je m’approche de lui, veillant à conserver une distance respectable avec ses effluves corporelles. « Ouvrez grand la bouche… Avez vous un appareil dentaire ? ». Il a compris que, pour excuser son état, il doit tout faire pour me plaire. Le voilà donc qui saisit son dentier mal adapté à ses joues creuses et l’extirpe accompagné d’un grand filet de salive translucide. Puis il me le tend. Des deux mains jointes. Telle une offrande…
Sous ma boite crânienne, la limite de tolérance sonne sur fond de gyrophare orangé. La nausée me gagne. « Venez avec moi on va aller voir l’infirmière. Elle va vous faire une prise de sang ». Et je lui tourne les talons aussi sec, lui offrant mon dos comme seule récompense de tous ses efforts. En ouvrant la porte du bureau de consultation, j’entends qu’il remballe ses clics et ses clacs dans un bruit de succion et qu’il s’empresse de me suivre, docilement.
Je ne lui donnai ce jour là aucune explication sur sa chirurgie. Une hépatectomie droite… A quoi bon ? Autant confisquer son chien à un aveugle. Il est au delà de toutes ces considérations. Il plane, cotonneux, dans les vapeurs de l’alcool. Inaccessible. Insaisissable. Cette prise de sang, je n’en ai pas besoin. Simple curiosité malsaine. Peut être est ce aussi une façon de clore notre rencontre. Je lui jette un dernier regard en glissant à l’oreille de l’infirmière : « Fais lui une alcoolémie. M’est avis que tu n’as même pas besoin de désinfecter avant de le piquer… »
J’eu le résultat dans l’après midi : 4,5 grammes d’alcool par litre. Je fanfaronne autour de moi, clamant à qui veut l’entendre mon record dans cette compétition de l’absurde. Haut la main. Je ne suis pas prête d’être battue…
Toi qui croisa mon chemin ce jour de grande victoire. Je te dois des excuses. Ce jour là je ne te traitais pas comme mon égal. Je ne pouvais pas t’aider. Cela ne signifiait plus rien pour toi depuis bien longtemps.
Mais soit rassuré. Malgré toi, tu marquas ma mémoire d’une trace indélébile.
Par ta danse hors du temps….
Fragile ballerine au teint de cire et aux dents de porcelaine.

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