Chimères

La déception, c’est se rendre compte qu’on a trop donné sans rien attendre en retour.
La déception, ça se joue de peu. Elle est là, au détour d’un chemin. Minuscule. La plupart du temps on ne la voit pas. C’est à peine si l’on manque de lui marcher dessus. Et puis un jour. Un jour comme un autre. Rien ne le distingue des autres jours. A force de passer et repasser, votre œil est attiré par ce petit défaut. Cette minuscule anomalie. Ce n’est pas la première fois que vos pas vous mènent là. Et pourtant, vous ne l’aviez jamais vue.
Alors vous vous accroupissez et vous grattez avec l’ongle de votre index ce petit caillou qui ne ressemble nullement aux autres. Si vous le laissez là au milieu du chemin, il va profiter de votre indulgence pour sauter dans votre botte et ne plus jamais se laisser oublier. Vous le pressentez.
Vous grattez donc, avec précaution et non sans un peu d’appréhension. Il était forcément là hier. Peut être même avant hier. Vous n’êtes pas du genre à fermer les yeux à ne pas affronter les choses en face. Vous en avez déjà vu bien d’autres. Ce n’est pas ce petit caillou ridicule qui va vous faire peur.
C’est en général ce moment là qu’elle choisit pour montrer son visage, laid et grimaçant. Plus vous tirez, plus il s’allonge. Il n’en finit plus de gonfler, s’étirer et grandir.
C’est le visage de la déception que vous avez devant vous. Nu. Sans maquillage. Au grand jour.
Deux options s’offrent à vous :
La laisser s’enfler jusqu’à ce qu’elle vous englobe de sa matière flasque chaude et moite. Résigné.
Ou bien, tel Persée devant la méduse, détourner le regard de ses deux petits yeux pervers et passer votre chemin la tête haute, le regard fier.
Cependant, en supposant que vous vous montriez assez fort pour choisir la deuxième option, une certitude : une fois que vous l’aurez entrevue, il ne sera plus possible de l’oublier. Jamais. Car ses yeux de gorgone ont le pouvoir de laisser une trace au fond de votre âme. Indélébile. Vous n’en sortirez pas plus grand ni plus fort.
Seulement, si vous la recroisez au bord du chemin, alors vous saurez certainement la reconnaître. Il vous suffira de ne pas y prêter attention. De la contourner. Et à l’instant où elle s’y attend le moins de la renvoyer d’un coup franc et net, en prenant garde à ne surtout pas la regarder, à celui ou celle qui l’a négligemment posée là.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :